samedi 6 juin 2020

Beware of Twitter !


Je relève cinq points dans la "mise au point" qui a été publiée par Media24:

1- M. Chakib Benmoussa a parlé "en visioconférence" avec Mme Hélène Le Gal, ambassadrice de France au Maroc, "à la demande cette dernière".

Il ne s'est pas rendu à l'ambassade, comme pourrait le donner à penser le tweet de Le Gal, et l'entretien n'a pas eu lieu à son initiative.

2- La France, faut-il le rappeler, est un "partenaire international de premier plan".

3- Cet échange n'est pas le premier. D’autres ambassadeurs ont, avant leur collègue française, fait la même demande et ont eu un échange avec M. Benmoussa en visioconférence.

4- L'entretien Le Gal-Benmoussa a eu lieu "à bâtons rompus". M. Benmoussa n'a pas "présenté un point d'étape".

5- C'est "le premier échange entre Mme Le Gal et M. Benmoussa" depuis la nomination de ce dernier à la tête de la CSMD...

   + M. Benmoussa a été nommé président de la CMSD le 19 novembre 2019;

   + Mme Le Gal est l'ambassadrice de France au Maroc depuis septembre 2019. Elle a présenté ses lettres de créance le 22 janvier 2020.



Il va de soi que "la primeur du travail de la CMSD revient à Sa Majesté et à personne d'autre".

Mme Le Gal n’est pas le premier chef de mission diplomatique à avoir médiatisé son entretien avec Chakib Benmoussa. L’ambassadeur des Etats-Unis l’a fait avant elle : 

 
 Noter la différence de style.



Le texte de Mme Le Gal prête assurément à équivoque. La langue de la diplomatie s’accommodant mal des approximations, on peut supposer que le tweet a été rédigé avec soin. La phrase « m’a présenté ce matin un point d'étape de la @CSMDMaroc » n’en est que plus énigmatique.

L’ambassadrice a voulu manifestement se mettre en valeur. Twitter peut être traître.


lundi 18 mai 2020

Oui, le Maroc et l’Algérie sont « deux pays voisins et deux peuples frères »

Le Ministre algérien des Affaires étrangères a convoqué l’ambassadeur du Maroc pour « le confronter » (!) aux propos qui ont été tenus devant le consulat du Maroc à Oran.

L’ambassadeur s’est entendu dire que « la qualification par le Consul général du Maroc à Oran, si elle venait à être établie, de l’Algérie de "pays ennemi" est une violation grave des us et coutumes diplomatiques, qui ne saurait être tolérée. »

Oui, une telle déclaration (si elle était confirmée), faite en public, n’est rien moins que malheureuse et très peu diplomatique.

ennemi

Personne qui veut du mal à quelqu'un, qui cherche à lui nuire, qui lui est très hostile

Jusque-là, le communiqué, mis à part le ton inapproprié, reste dans les normes généralement admises dans les textes de ce genre. Il aurait dû s’arrêter là. Il poursuit :

« C’est également une atteinte à la nature des relations entre deux pays voisins et deux peuples frères, ce qui requiert des autorités marocaines la prise des mesures appropriées pour éviter les répercussions de cet incident sur les relations bilatérales ».

Oui, le Maroc et l’Algérie sont « deux pays voisins et deux peuples frères ».

Pour le reste, il y a matière à débat.

Affirmer que les propos incriminés seraient  « une atteinte à la nature (sic) des relations » entre le Maroc et l’Algérie n'aurait de sens que si les relations bilatérales baignaient dans la félicité. Quelle est au juste la « nature » de ces relations et comment peut-on les qualifier ? Excellentes, très bonnes, bonnes ? Sereines? Paisibles ? Ou plutôt médiocres, exécrables, sinistrées ? 

Il faut, dit le même ministre, « éviter les répercussions de cet incident sur les relations bilatérales ». Au point où en est la situation, on ne sait trop à quelles répercussions pourrait bien songer le ministre.

La diplomatie est tout sauf les gesticulations, les menaces, les insultes. Le dialogue est indispensable. Encore faut-il qu’il y ait bonne foi de tous les côtés et respect mutuel.

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer une interrogation dans un livre, je la remets sur le tapis:

« … Nos délégués respectifs s’étripent tous les jours dans les conférences et les réunions internationales, mais nous faisons comme si de rien n’était. Nous faisons ainsi le jeu du pouvoir algérien, qui affirme que la question du Sahara doit être dissociée des relations bilatérales. Attentifs à la bienséance et soucieux du bon voisinage, les Marocains serrent les dents. A Alger, on ne prend pas de gants et on ne s’embarrasse pas outre mesure de figures de style. Pour être cohérents avec nous-mêmes, reconnaissons qu’il y a, au minimum, un état d’hostilité, non déclaré mais réel, et adaptons notre attitude en conséquence. »

(Ali Achour, Sahara marocain, 20 questions pour comprendre, 2è éd., 2018)

 Les propos maladroits, d’où qu’ils viennent, ne sont pas tolérables, on peut en donner acte d’autant plus volontiers qu’en cette rubrique, le Maroc est largement surpassé. Tout aussi intolérable, sinon davantage, est le fait pour un Etat de ne pas assumer publiquement ses actes.

mercredi 6 mai 2020

Ce que Hassan II n’a pas dit


"...En 38 ans de règne (1961-1999), Feu le roi Hassan II a pleinement donné la mesure de ses talents d'homme de communication hors pair, d'orateur brillant et cultivé.
"Il a prononcé quelque 550 discours et près de 800 allocutions. Il s'est prêté 50 fois au jeu des conférences de presse et a accordé plus de 200 interviews, entretiens et déclarations".
"[Vingt-et-un] ans après sa disparition, Hassan II intéresse toujours, au Maroc et ailleurs. La fascination qu’il suscite ne faiblit pas, à en juger par les vidéos de ses discours qui circulent sur Internet et les commentaires qui les accompagnent. Indéniablement, le défunt roi a marqué l’histoire d’une empreinte indélébile". 
(Extraits de mon livre (épuisé) Hassan II a dit, 2015).


Le défunt roi a laissé pour la postérité un grand nombre de répliques, de bons mots et de propos originaux. On les trouve reproduits ça et là, comme autant d'hommages à un souverain exceptionnel.
Malheureusement, certains se sont permis de lui attribuer des propos qu'il n'a pas tenus. Les mobiles et les objectifs des auteurs de ces faux ne sont pas clairs. Hassan II a laissé suffisamment de mots historiques pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en inventer de toutes pièces.

Voici deux exemples qui circulent sur les réseaux:

1-      Tomates et pétrole  

Le roi Hassan II n'a rien dit de pareil. Il a, en revanche, déclaré à Jours de France (10-20 mars 1987):
Dieu nous a donnés un pays très diversifié et nous a fait un fabuleux cadeau en nous privant de pétrole. Aujourd'hui, évidemment, si nous en trouvions, nous serions heureux. Mais nous avons appris à vivre sur autre chose que l'or noir et cette chose, c'est l'agriculture.

2-      Le Maroc est la queue du paon


« Une journaliste française » qui n’a pas de nom !
Aucune trace de cet entretien n’a pu être retrouvée.
Ce proverbe est reproduit par Auguste Mouliéras en tête de son livre "Le Maroc inconnu, première partie, Exploration du (Maroc Septentrional)", Paris, 1895. L'auteur affirme que c'est un proverbe arabe.



lundi 27 avril 2020

Doctorats


Des Dr., des PhD. et de tous les autres
Un docteur (du latin "docere", c'est-à-dire enseigner) est quelqu’un qui a préparé une thèse de doctorat et obtenu ainsi le diplôme universitaire le plus élevé.
Dans le langage parlé, « docteur » et « médecin » se confondent. Or, seuls les docteurs qui soignent les malades sont des médecins. On peut être docteur sans être médecin, alors que l’inverse n’est pas exact. Pour simplifier, disons que tous les médecins sont des docteurs, mais tous les docteurs ne sont pas des médecins.
Un médecin, au Maroc, doit être « titulaire du diplôme de docteur en médecine délivré par l'une des facultés de médecine marocaines ou d'un titre ou diplôme d'une faculté étrangère reconnu équivalent par l'administration qui en publie la liste ».
Dans de nombreux pays (Amérique latine, Europe centrale, pays arabes), le titre de docteur est très répandu.Dans les pays anglophones, le terme Ph.D. (ou PhD ou D.Phil), abréviations de Doctor of Philosophy, ne se réfère pas uniquement à la philosophie. Aux Etats-Unis, PhD se dit de tous les doctorats en dehors de la médecine (MD).
En Colombie, et dans d’autres pays, notamment au Moyen-Orient, le mot « docteur » est employé quotidiennement pour désigner avec respect n’importe quelle personne ayant un statut social élevé, ou simplement quelqu’un ayant un pouvoir ou une autorité quelconques. Par exemple, un employé de bureau à la municipalité. Cette inflation de « docteurs » fait que la gouaille populaire ironise à bon compte sur la « doctoritis ». Le Venezuela est un autre pays où il y a une prolifération de titres en tout genre, de licencié à docteur en passant par ingénieur. A tel point que les Vénézuéliens disent que dans leur pays « hay muchos doctores pero pocos señores - il y a beaucoup de docteurs mais peu de messieurs». Cependant, les hauts responsables de l’Etat ne sont ni des docteurs, ni des excellences, mais de simples « citoyens/citoyennes ». On parlera alors du « citoyen président », de la « citoyenne ministre ».   
Le magazine Nature indiquait, déjà en 2011 qu’il y avait une surproduction de docteurs dans le monde et une incapacité du marché du travail à les absorber tous. Si la Chine se place au premier rang, le Maroc aussi connaît le chômage des docteurs.
En France seuls les médecins peuvent faire précéder leur nom du titre de docteur. Les titulaires d'un autre doctorat doivent le mentionner à la suite de leur nom: Madame XX, docteur ès lettres, par exemple.
Au Maroc, on est un peu dans l’usage moyen-oriental et latino-américain : Il n’est pas rare de voir des titulaires de doctorat autre que de médecine arborer le titre de docteur. Sans vouloir rien diminuer à leurs compétences ni à la valeur de leur diplôme, il ne fait pas de doute que le titre peut induire en erreur. Surtout s’il est utilisé par des personnes qui sortent de leur domaine pour envahir le terrain médical et prescrire des remèdes ou des traitements.
L’article 4 de la loi n° 10-94 relative à l'exercice de la médecine énonce : « Nul ne peut accomplir aucun acte de la profession médicale s'il n'est inscrit à l'Ordre national des médecins ». Selon la même loi, il y a exercice illégal de la médecine lorsqu’une personne « établit un diagnostic ou un traitement de maladies ou d'affections chirurgicales, congénitales ou acquises, réelles ou supposées, ou pratique un acte professionnel sans être titulaire d'un diplôme donnant droit à l'inscription au tableau de l'Ordre des médecins ».  
Vous avez un doctorat en droit, en nutrition, en sciences de l’information ou en toute autre discipline, vous en êtes fier et vous voulez monter votre titre. C’est votre droit.
Mais, de grâce, si ce n’est pas trop vous demander, faites usage du « ès ». Vous couperez ainsi l’herbe sous les pieds à tous ceux qui maintiennent le flou artistique à des fins inavouables.