lundi 6 septembre 2021

Que faire avec l’Algérie

Après la signature des Accords de Madrid et la récupération par le Maroc de son Sahara, le président Houari Boumediene, furieux, a déclaré que le retour du Sahara au Maroc était une « menace pour la révolution algérienne » (!). Il a alors juré de s’opposer à cette rétrocession. Ses successeurs perpétuent cet engagement, de la même manière que des milieux espagnols revanchards invoquent encore le « testament d’Isabelle la Catholique », la reine d’Espagne qui appelait les princes ses fils à « ne jamais abandonner la conquête » du Maroc.

        > Pour son malheur, le Maroc doit affronter les exécuteurs de deux testaments qui ont en commun de l’avoir mis dans la ligne de mire.

La diplomatie marocaine a, en général, toujours pris soin de ménager l’Algérie. Avec son voisin, le Maroc a tout essayé, de la rupture des relations diplomatiques à la main tendue, en vain. Le Maroc a eu toutes les raisons du monde d’émettre des communiqués incendiaires, de rappeler son ambassadeur, de rompre les relations diplomatiques. Rabat était fondé à frapper sur la table et à dire Basta. Il n’en a rien fait, et à raison.

La constance algérienne dans son animosité à l’égard du Maroc, d’aucuns diront l’acharnement, sont remarquables. Dans une inversion perverse de rôles, Alger se présente aujourd’hui comme une victime de prétendues « actions hostiles, inamicales et malveillantes » menées par le voisin marocain. C’est une illustration parfaite de l’adage marocain bien connu de l’agresseur qui se dépêche d’aller se plaindre.

En réalité, c’est toujours le régime algérien qui a ouvert le premier les hostilités. Le Maroc n’a fait que répondre aux provocations et il l’a fait sans tambours ni trompettes, sans bavardages inutiles.

        > Alger rompt les relations diplomatiques, le lendemain la Sierra Leone ouvre un consulat à Dakhla.

Il n’y a pas longtemps, c’était le gouvernement algérien qui voulait exclure la question du Sahara des contentieux bilatéraux. Il était demandé aux Marocains de ne pas évoquer la question dans les réunions bilatérales et de « respecter le point de vue algérien », pour ouvrir la voie à l’instauration de relations normales et apaisées.  

Aujourd’hui, on assiste à un retournement de situation. C’est Alger, toujours « observateur neutre », qui mentionne la question du Sahara parmi ses griefs contre le Maroc. Ramtane Laamamra a reproché au Maroc, notamment, d’avoir « renié » ses engagements et de vouloir « imposer » une solution au différend. Ce n’est pas le langage d’un « observateur neutre ». Devant la tournure récente des événements, le gouvernement algérien est-il tenté d’agir au grand jour et d’assumer enfin ses responsabilités ? Alger a de plus en plus de difficultés à concilier publiquement sa thèse du pays voisin « concerné mais neutre » avec l’activisme forcené de sa diplomatie et de ses médias sur la question du Sahara. Cette attitude inconfortable devenait intenable. Les derniers développements ont peut-être poussé Alger à opérer ce revirement brutal dont la manifestation la plus récente est la nomination d’un ambassadeur chargé, entre autres, du Sahara marocain. On peut deviner à quelles saines activités diplomatiques cet émissaire spécial emploiera son temps.

La diplomatie algérienne continuera à dire que la question du Sahara est entre les mains de l’ONU, en ajoutant, à tout hasard, « et de l’Union africaine », mais elle agira à visage de plus en plus découvert pour essayer de donner un coup de pouce à un processus qui s’avère trop long à son goût. Visiblement, le régime algérien entend être une partie active et suppléer à la carence de ses protégés, ce qui, à tout le moins, clarifierait considérablement la situation et permettrait de redistribuer les cartes et les rôles.

Le régime algérien est de plus en plus fébrile, comme pressé d’en finir avec la question du Sahara, qu’il traîne comme un boulet depuis 1975 sans résultat aucun. Alger semble avoir perdu tout sens des réalités, au point d’« offrir », en dépit du bon sens et aussi incroyable que cela puisse paraître, d’accueillir en Algérie une rencontre entre le Maroc et les séparatistes afin ... « de trouver une solution à ce conflit »!  

Depuis quelques mois, très exactement depuis l'arrivée au pouvoir du président actuel, l'hostilité des autorités algériennes est montée de plusieurs crans. C'est une campagne anti marocaine démentielle, sans retenue et savamment orchestrée qui est menée tous azimuts par le régime algérien. Rien n'y manque, pas même l’injure grossière. Des propos indignes portant atteinte à la dignité du Maroc ont été tenus à de hauts niveaux, en des termes que l’on n’est pas habitué à entendre dans la bouche d’hommes d’Etat qui se respectent. Sans compter les mimiques et la gestuelle propres aux discussions du café du commerce.

                  > Qu'a répondu le Maroc ? Rien évidemment. Que peut-on répondre ?

Le Maroc continue à vaquer à ses occupations, à se développer, à vacciner sa population, à exporter, à innover. Le Maroc ne bronche pas, tant il est vrai que face à de telles dérives, la meilleure attitude est l'indifférence. Justement, cette indifférence a l'heur d'exaspérer Alger qui, dépité, redouble d'acharnement anti marocain.

Le courroux d’Alger a atteint des sommets après les succès enregistrés par notre pays, en particulier la reconnaissance par les Etats-Unis de la souveraineté du Maroc sur son Sahara et l’ouverture de plusieurs consulats à Laayoune et à Dakhla.

Le régime algérien fait flèche de tout bois pour accabler le Maroc. Ses éditorialistes n'ont pas hésité à convoquer l'histoire, récente et lointaine, au besoin en la travestissant, pour jeter l'opprobre sur le Maroc qui se trouve ainsi accusé de tous les maux, anciens et nouveaux.  Cette fixation marocaine est devenue un sujet de moquerie sur les réseaux sociaux.

Outre le torrent d'injures déversé sur le Maroc, le leitmotiv est invariable : « L’Algérie est menacée », « l'Algérie est encerclée », « l'Algérie est ciblée ». Le tout ponctué de slogans et de mises en garde, non dénuées parfois d’une immodestie trahissant un incompréhensible complexe de supériorité.

         > L’Algérie « encerclée » !? Par qui ? « Ciblée » par qui ? On ne sait.

Dans ses déclarations à la presse, le 24 août 2021, le ministre algérien Ramtane Laamamra a énuméré neuf griefs contre le Maroc avant d’annoncer la rupture des relations diplomatiques.

Notre diplomatie n’aura aucune difficulté à faire justice de ces allégations, et de toutes les autres. L’argumentaire marocain est imparable car il s’appuie sur des faits vérifiables, depuis le manquement à l’engagement du GPRA jusqu’à l’expulsion de dizaines de milliers de Marocains d’Algérie en 1975.

            Expulsion des Marocains d’Algérie

Quelques jours après la marche verte, en décembre 1975, le président algérien Boumediène, dans un des accès de colère dont il était coutumier, a décrété l’expulsion de dizaine de milliers de Marocains, dans le but évident de déstabiliser le Maroc. En plein hiver, quelques 350 000 personnes ont été conduites à la frontière, sans pitié ni compassion, laissant derrière elles tous leurs biens et, parfois, un conjoint algérien. C’est là un véritable crime contre l’humanité. Le seul tort des victimes était leur nationalité marocaine. Spoliés par un régime qui se disait « tiers-mondiste », « révolutionnaire », et « progressiste », les expulsés d’Algérie sont arrivés à Oujda dans le dénuement le plus total.  Ils ont été progressivement réinsérés dans leur pays malgré les difficultés multiples. Aujourd’hui, plus de 45 ans après le drame, ils mènent campagne pour obtenir réparation du préjudice qu’ils ont subi. Les gouvernants algériens ne pourront pas éviter de reconnaitre, tôt ou tard, la responsabilité de leur pays dans cet acte inqualifiable.

En laissant de côté les questions anciennes qui appartiennent à l’histoire et celles qui relèvent de la seule décision souveraine du Maroc, on dira, à propos de la « guerre médiatique » dont Laamamara prétend qu’elle est menée « contre l’Algérie, son peuple et ses dirigeants », qu’il suffit de comparer la presse des deux pays, télévision comprise.  On ne citera, à titre d'exemple, que quelques-unes parmi les nombreuses dérives auxquelles Alger s'est laissé aller :

- déclarations nombreuses du président de la république, aussi bien dans des allocutions que dans des entretiens avec des médias,

- déclarations nombreuses, en Algérie et à l’étranger, de différents chefs de l'armée algérienne, à commencer par son chef d'état-major,

- innombrables émissions spéciales et commentaires dans les journaux télévisés de la chaîne officielle, en arabe comme en français, avec l'utilisation d’images et de termes volontairement blessants,

- diffusion quotidienne, rituelle et monotone de soi-disant « communiqués militaires » de la « rasd » très farfelus et très peu crédibles,

- articles nombreux et éditoriaux de la revue El Djeich, comportant des propos discourtois et des menaces.

etc.

La question se pose alors de savoir

  • Qui a « sapé, systématiquement et durablement, la base consensuelle sur laquelle les deux pays ont tracé le cap et les contours harmonieux d’une relation bâtie sur la bonne foi, la confiance mutuelle, le bon voisinage et la coopération » ?
  • Qui porte « une très lourde responsabilité dans la succession de crises, dont la gravité ne fait que s’accentuer, et qui vouent sans rémission la relation algéro-marocaine à suivre péniblement un chemin étroit côtoyant l’abîme » ?
  • Qui « condamne les peuples de la région à la mésentente et à la confrontation » ?
  • Qui « hypothèque dangereusement le présent et l’avenir de nos peuples » ?

A propos de la Kabylie, notons que ce n’est pas la première fois que la diplomatie marocaine évoque le droit à l’autodétermination du peuple kabyle. Il s’agit bien d’autodétermination, il faut le rappeler.

La question a été soulevée en juin 2010 au Conseil des droits de l’Homme de l’ONU à Genève, puis à New York aux Nations unies en octobre 2015 et enfin, de nouveau à Genève en juin 2017. Chaque fois, les délégués marocains n’ont fait que réagir à des déclarations provocatrices des diplomates algériens. En 2013, des élus et chefs de tribus du Sahara réunis à Laayoune, ont interpellé Alger au sujet de l’autodétermination de la Kabylie et des Touaregs.

        > Une phrase a suffi à déstabiliser le régime algérien et à le mettre dans tous ses états.

Il faut manquer singulièrement de confiance en soi pour réagir avec autant de nervosité au rappel d’un principe qu’Alger a inscrit dans sa constitution et dont il fait son cheval de bataille dans sa croisade contre le Maroc. Cet émoi révèle en réalité la fragilité du pouvoir algérien. En face, le Maroc, pourtant soumis depuis 46 ans à un harcèlement systématique, garde son sang-froid en toute occasion.    

En posant la question de l’autodétermination de la Kabylie, la diplomatie marocaine a recentré le débat autour d’un autre principe, tout aussi fondamental, celui de l’intégrité territoriale des Etats. 

Quant au « scandale Pegasus », le Maroc a déclaré officiellement qu’il n’a pas utilisé le logiciel de NSO pour la bonne raison qu’il ne le possède pas. Au passage, on notera que les autorités algériennes, en reconnaissant que « des responsables et des citoyens algériens ont été ciblés » avouent du même coup l’incapacité de leurs services de renseignements à se protéger et à protéger les dirigeants du pays contre des écoutes.  

En bon pyromane criant au feu, Alger estime avoir fait preuve de patience, de retenue et de sagesse face à un Maroc hostile. « Malgré les blessures béantes laissées par [la guerre des sables], l’Algérie a patiemment bâti des relations d’Etat à Etat avec son voisin marocain », a déclaré Laamamra, qui a passé sous silence l’engagement de militaires algériens à Amgala en 1976.

Lorsqu’il a évoqué le Traité de fraternité signé à Ifrane en 1969, Laamamra a omis de préciser que son régime est le premier à l’avoir violé, au lendemain de la Marche verte.

Au jeu de la mémoire sélective et de la mauvaise foi, certains responsables algériens sont imbattables. En prime, ils voudraient des excuses…

Nous en arrivons à l’essentiel : le Sahara marocain et la normalisation avec Israël.

Dans ces deux questions, Alger semble vouloir imposer ses vues à son voisin. Pour les dirigeants algériens, de toute évidence, le Maroc doit les consulter en toute chose. Ils ne conçoivent aucun changement sans leur accord.

En rappelant qu’en 1976, « le Maroc a rompu les relations diplomatiques avec l’Algérie qui venait, avec quelques autres pays, de reconnaitre la « rasd », Laamamara semble proférer à la fois un reproche et une injonction, sous-entendu : Comment le Maroc a-t-il osé rompre avec l’Algérie ? Rabat doit accepter sans réagir toutes les décisions algériennes, aussi hostiles soient elles.

Pour Alger, le « referendum d’autodétermination au Sahara » est la seule option. Le régime algérien veut voir le Maroc, coûte que coûte, acquiescer au diktat algérien et permettre l’organisation de cette consultation. « Hors du referendum, point de salut », telle est la rengaine d’Alger.

En définitive, Alger a fixé unilatéralement et comme il lui plait les règles du jeu et voudrait que l’on joue selon ses règles – et ses règles seules. Dans le cas contraire, il rompt les relations.  

Le Maroc, il va sans dire, ne reconnaît à l'Algérie aucun droit de regard, aucune prééminence. Le Roi Hassan II l'a clairement affirmé : « l'équilibre géographique ou politique ne se fera pas selon [les] ambitions » algériennes.

Néanmoins l'Algérie est notre voisine et plus encore, comme le rappelait Sa Majesté Mohammed VI : « Le Maroc et l'Algérie sont des pays jumeaux qui se complètent ».

    > Quand on est affligé d’un voisin turbulent et instable et qu’on ne peut pas déménager, il faut être patient et essayer de négocier.

Entreprise ardue lorsque l’autre partie ne veut pas entendre raison et se claquemure dans le déni. On leur parle de dialogue, ils répondent que le Maroc doit s’excuser. On leur dit que le moment est venu de tourner la page, ils répondent qu’ils sont « neutres » dans la question du Sahara.

Il n’est point de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Pour autant, le Maroc est-il condamné à subir ad vitam aeternam les sautes d’humeur et les dérapages de personnages grossiers et imprévisibles ?

Gardons toujours à l'esprit que nous avons affaire à un régime sui generis à nul autre pareil, opaque et fermé. Le régime algérien fonctionne selon des codes, des paramètres et un système de pensée qui lui sont propres. Feu Hassan II, à propos de la rivalité Est-Ouest parlait d’un « clan » face à un « club ». Dans le club, il y a des gentlemen.

Les gentlemen n’insultent pas leurs voisins à longueur de journée et respectent en toute circonstance le langage et les usages diplomatiques. Le Maroc applique à la lettre le dicton العْداوة ثابتة والصْوابْ إيكون  mais il n’est pas payé en retour. Les dirigeants algériens ne répondent ni aux télégrammes protocolaires de félicitations, ni à la main tendue, ni à l’offre de secours contre les incendies. En revanche, ils s’offusquent de ne recevoir aucune réponse à leur demande d’éclaircissements. Encore cet inexplicable complexe de supériorité.

Alger est coutumier des comportements, disons inélégants : A la mort de Boumediene en 1978, une délégation marocaine de haut niveau a pris l’avion pour assister aux obsèques. L'avion marocain a été maintenu en stand-by au-dessus d'Alger pendant une heure, pour finalement se voir notifier le refus de l’autorisation d’atterrissage.

Dans sa conclusion, Laamamra a énoncé trois « refus » :

-          « Refus de subir des comportements et des actes condamnables et que [l’Algérie] condamne énergiquement.

-          « Refus des faits accomplis unilatéraux aux conséquences funestes pour les peuples maghrébins.

-          « Refus de continuer à entretenir une fausse normalité ayant pour effet de maintenir l’ensemble maghrébin dans une situation de grave précarité, en porte-à- faux par rapport au droit international ».

Cela fait beaucoup de refus.

Alger a-t-il les moyens de sa politique ? Avec une économie sinistrée, rien n’est moins sûr. Un Etat frappé d’incurie, incapable de subvenir aux besoins élémentaires de ses citoyens, doit réviser ses ambitions à la baisse et faire preuve d’humilité.

Un gouvernement algérien raisonnable aurait tendu la main au Maroc pour travailler la main dans la main. Les deux pays peuvent réaliser de belles choses ensemble et le Maroc, pour sa part, aurait rempli loyalement sa part du contrat. Si l’Algérie fait appel aux Marocains, ces derniers peuvent être de bon conseil, ils mettront leur savoir-faire au service des voisins, qui en ont grand besoin.

Mais Alger ne veut pas. 

      > Que faire alors avec l’Algérie ?

Ce que nous avons toujours fait : Continuer à développer notre pays, aller de l’avant, ne pas insulter l’avenir, voilà la meilleure réponse. En ignorant les propos belliqueux et puérils, sauf lorsqu’ils franchissent les lignes rouges.

Laisser le temps faire son œuvre, tant il est vrai qu’« aussi longtemps que puisse durer la nuit, le jour finit par se lever ».

D’autres actions sont possibles et souhaitables, - il ne fait pas de doute que notre diplomatie y travaille. 

lundi 9 août 2021

Israël-Union africaine : Alger ouvre la boîte de Pandore

Le 22 juillet 2021, le président de la commission de l'Union africaine (UA), Moussa Faki Mahamat, a reçu à Addis-Abeba les lettres d'accréditation du représentant d'Israël, admettant ainsi cet Etat comme observateur auprès de l'Union. Dans un communiqué émis le lendemain, Faki a indiqué avoir réaffirmé à l’ambassadeur qu'aussi bien l’OUA que l’UA ont toujours plaidé pour la solution à deux États en Palestine.

Aussitôt, le ministère algérien des affaires étrangères a tenté de minimiser la portée de cette décision, « prise sans le bénéfice de larges consultations préalables avec tous les Etats membres ». Le ministre, Ramtane Laamamra, a entrepris une campagne pour obtenir l'annulation de cette accréditation. Mais il n’a pu rallier à son initiative que six pays : Djibouti, Egypte, Libye, Mauritanie, Tunisie, Union des Comores.  

Les ambassadeurs Représentants permanents des sept pays ont adressé à la commission de l'UA, le 3.8.2021, une note verbale dans laquelle ils ont exprimé leur « refus de la décision du président de la commission dans une question politique et sensible » sur laquelle « l'UA a émis au plus haut niveau et depuis longtemps des décisions claires exprimant son attitude constante de soutien à la cause palestinienne ».

Les sept chefs de mission ont « déploré que le président de la commission n'ait pas considéré la demande israélienne comme l'ont fait avant lui ses prédécesseurs[1] », en conformité avec la charte de l'UA, les décisions des différents organes de l'organisation, les intérêts supérieurs de l'Union, les avis et les préoccupations des Etats membres ainsi que les critères pour l'attribution du statut d'observateur et l'accréditation auprès de l'UA. Ils ont estimé que le président avait outrepassé ses prérogatives à la fois sur les plans politique et de la procédure. 

Les auteurs de la démarche déclarent s'opposer officiellement à l'accréditation du représentant d'Israël et demandent au président de la commission d'inscrire cette question à l'ordre du jour de la prochaine réunion du Conseil exécutif (conseil des ministres) de l'UA.

La note précise que les représentants de la Jordanie, du Koweït, de Qatar, de la Palestine, du Yémen et de la Ligue arabe, observateurs auprès de l’UE, étaient solidaires de cette démarche.

Le Conseil exécutif, dont la prochaine réunion ordinaire aura lieu normalement en janvier 2022, sera sans doute saisi de cette question. Il aura à déterminer si le président de la commission, en acceptant la demande d’accréditation d’Israël, a manqué de discernement.

Les critères qui doivent être pris en compte pour l’admission des Etats non africains comme observateurs, et qui ont été définis en 2005 par le Conseil exécutif lors d’une réunion à Syrte (Libye), sont au nombre de deux (EX.CL/195(VII) Annexe IV) :

1. Les buts et objectifs des Etats concernés doivent être conformes avec l’esprit, les objectifs et les principes de l’Acte constitutif de l’Union africaine.

2. L’Etat doit entreprendre de coopérer avec l’Union africaine, de soutenir son travail, et de favoriser la connaissance de ses principes et de ses activités.

Le même document détermine le processus d’accréditation :  

·         L’Etat non-africain qui souhaite être accréditée auprès de l’UA doit adresser sa demande au Président de la Commission de l’UA.

·         Le Président examine ladite demande en ayant à l’esprit l’intérêt supérieur de l’Union ainsi que les points de vue et préoccupations connues des Etats membres, ainsi que sur la base des principes et objectifs de l’Acte Constitutif, des décisions pertinentes des organes de l’UA et des critères cités plus haut.

·         Si, de son avis motivé, il n’existe aucune raison de ne pas accepter la demande, le Président accepte la lettre d’accréditation du Chef de mission ou du représentant de l’Etat concerné.

·         Il doit ensuite avertir périodiquement les organes de politique du nom et de la désignation du représentant accrédité.

·         Dans le cas où un Etat membre émet une objection à l’accréditation d’un Etat non-africain ou d’une Organisation internationale, le Président soumet la question à la prochaine session du Conseil exécutif.

Jusqu’en 1967, Israël a eu des relations étroites avec plusieurs pays africains avant que la plupart ne rompent avec Tel Aviv, suite à une résolution de l'OUA. Les relations qu’entretenait Israël avec le régime sud-africain raciste avaient terni son image. L’Etat hébreu a cependant bénéficié du statut d’observateur à l’OUA jusqu’en 2002, année où Israël n’a pas été (ré)admis à l’UA, principalement en raison de l’attitude du libyen Mouammar Gadhafi. Depuis lors, la diplomatie israélienne n’a eu de cesse de réintégrer l’organisation africaine.

Les échanges commerciaux et la coopération se sont poursuivis avec nombre de pays africains, en particulier avec l’Afrique du Sud (diamants). Aujourd’hui, s’il n’y a que 13 missions diplomatiques israéliennes résidentes en Afrique et 14 représentations africaines à Tel Aviv[2], Israël entretient des relations diplomatiques avec 46 pays africains. L’Etat hébreu est présent en Afrique dans les secteurs technologiques de pointe, dans la sécurité et la vente d’armes.

La reprise des relations diplomatie entre le Maroc et Israël n’est pas étrangère à l’activisme algérien dans cette question. Les autorités algériennes ont fait appel à Ramtane Laamamra, qui a déjà exercé les fonctions de ministre des affaires étrangères, dans le but de reprendre la main et tenter de retrouver l’éclat de la diplomatie algérienne d'autrefois. Laamamra s'y emploie avec frénésie.

Mais, sur la question de la présence d’Israël à l’UA, tout donne à croire qu’il s’est engagé sur un terrain glissant. De par notamment son expérience des arcanes de l’UA, où il a servi en qualité de Commissaire à la paix et la sécurité pendant 5 ans (2008-2013), il ne peut pas ignorer la difficulté qu’il aura à rallier les pays africains à sa thèse. Comme le dit l’adage populaire, « la guerre que tu n’es pas sûr de gagner, ne la commence pas ». Or, l’entreprise semble d’ores et déjà mal engagée, dès lors que seuls sept pays sur 54 l’ont endossée. Ces sept pays sont tous arabes, mais tous les pays arabes n’ont pas répondu à l’appel. Outre le Maroc, le Soudan et la Somalie font défaut, de même que les pays subsahariens à forte communauté musulmane.

La grande absente est l’Afrique du sud qui, bien qu’elle ait dénoncé en des termes vifs la décision du président de la commission de l’UA, ne s’est pas jointe à l’initiative algérienne.

Notons, à titre de curiosité, l’absence de la pseudo « rasd », que la diplomatie algérienne présente comme étant un « membre fondateur » de l’UA, mais qui, pour le coup, s’est faite discrète. Alger a vraisemblablement jugé préférable, dans une question aussi sérieuse, de ne pas associer à sa démarche une entité manquant totalement de crédibilité. Preuve s’il en est qu’Alger en use comme d’un joker qu’il sait sortir dans les circonstances appropriées, mais qu’il cache soigneusement lorsque ses intérêts le lui commandent. Il n’est pas, non plus, à exclure, que les six ambassadeurs qui se sont joints à la démarche algérienne, et dont les pays ne reconnaissent pas la « république », aient refusé de voir celle-ci associée à leur initiative.

L’« expulsion » d’Israël est en effet une question pleine de risques pour la cohésion et l’unité africaines. L’UA a certes exprimé à plusieurs reprises sa solidarité et son soutien au peuple palestinien, mais Israël peut compter sur ses nombreux amis en Afrique. Dit autrement, l’UA peut être considérée comme favorable à la cause palestinienne, mais les Etats africains, pris individuellement, ont des positions plus nuancées.

Le Conseil exécutif prend ses décisions par consensus ou à défaut, à la majorité des deux tiers des États membres. Il semble exclu qu’un consensus puisse se dégager au sein du Conseil exécutif et l’on devra procéder au vote, non sans un débat dans lequel il y a tout lieu de penser que les échanges seront vifs.  

C’est dire que cette question est de nature à créer, ou accentuer, une nouvelle fracture au sein de l’UA.

Voilà le résultat le plus probable de la démarche algérienne, et ce n’est pas le moindre des paradoxes d’une diplomatie qui se veut unioniste.

Ce n’est pas la première fois que la diplomatie algérienne ouvre la boite de Pandore.

En 1981 à Freetown (Liberia) l’Afrique s’est profondément divisée par suite de l’insistance d’Alger à vouloir imposer la « rasd ». Les débats, houleux, aboutirent à la fracture de l’Afrique en deux blocs antagonistes, 20 Etats d’un côté, 19 de l’autre.

Trente ans plus tard, le même scénario peut se répéter, à cause de l’aventurisme d’Alger. Le mot « expulsion », jusqu’ici tabou dans les couloirs de l’UA, a été prononcé. Tôt ou tard, les regards se tourneront vers « l’intrus » et son protecteur dont l'entêtement empoisonne les relations interafricaines depuis près d’un demi-siècle. Ce sera alors un juste retour des choses.



[1] Depuis 2005, les présidents de la commission de l’Union africaine ont été, successivement :

1.Alpha Oumar Konaré (Mali), 2003 - 2008                                           

2 Jean Ping (Gabon), 2008 -2012                 

3 Nkosazana Dlamini-Zuma (Afrique du sud), 2012 - 2017

La demande israélienne a été, semble-t-il, refusée en 2013, 2015 et 2016.

[2] Israël a 12 ambassades en Afrique (Afrique du sud, Angola, Cameroun, Côte d'Ivoire, Egypte, Erythrée, Ethiopie, Ghana, Kenya, Nigeria, Rwanda, Sénégal) et un Bureau de Liaison (à Rabat).

14 pays africains sont représentés à Tel Aviv, dont 13 au niveau d’ambassade (Afrique du sud, Angola, Cameroun, Congo, Côte d'Ivoire, Egypte, Erythrée, Ethiopie, Ghana, Kenya, Liberia, Nigeria, RDC) et un Bureau de Liaison (Maroc).

lundi 12 juillet 2021

Le Maroc, sa mer, son océan et sa marine

Au cours d’une émission récente d’une radio casablancaise, on a entendu des chroniqueurs affirmer que « Le Maroc a longtemps tourné le dos à ses mers », que « La mer est ignorée par nos populations », que « les sultans craignaient la mer » …

***

Certes, on peut dire que la peur de la mer est assez générale au Maroc, comme ailleurs, par superstition, peur de l’inconnu et crainte des côtes inhospitalières de l’océan atlantique. On peut trouver d’intéressantes études à ce sujet (L. Brunot, La mer dans les traditions et les industries indigènes à Rabat et Salé (1920), Chaumiel, Les marins marocains, « Revue Maritime » (oct. 1949).

Cette peur a-t-elle pour autant empêché le Maroc d’avoir une activité maritime ?

Dans son excellent livre « Le Maroc à travers les chroniques maritimes » (1988), Abdelkader Timoule, ancien responsable à la Marine marchande, a tordu le cou à « cette opinion largement répandue ». Il affirme : « le Maroc a eu de longue date une tradition maritime et halieutique ». Dans la présentation du livre, il est dit que Timoule, « auteur confirmé des choses de la mer », « nous donne l’historique de la marine marocaine depuis la préhistoire et la plus haute antiquité jusqu’au protectorat ».

Sans remonter aussi loin, notons que sous les dynasties almoravide (1055-1147) et almohade (1147-1269), la flotte navale du Maroc comptait plusieurs dizaines d’unités de guerre, parfois jusqu’à 400.

Dès 1610, les corsaires marocains, de Salé, Larache, Mehdia, Safi et Tétouan, « montant avec audace et compétence caravelles, chebecs, guareb, maaouna et autres zouraks, harcelaient les vaisseaux chrétiens qui s’aventuraient en Atlantique ».

« De grands raïs (…) ont brillamment commandé cette flotte et cinglé, non seulement le long des côtes d’Espagne, du Portugal, de l’Afrique du Nord et de la Turquie mais jusqu’à la Manche, poussant vers l’Islande et les bancs de Terre Neuve ». La course, rappelons-le, était légale au contraire de la piraterie. Les raïs écumaient la mer et l’océan et rapportaient de substantiels butins, en captifs, or, argent et marchandises. Ils étaient en majorité des Rbatis et des Saletins (slaouis), descendants d’Andalous, renégats (A’alouj) (Rais Pérez, Rais Eino), ou musulmans des régences ottomanes (Rais Mostghanem, Rais Trabelsi). Les chroniques ont notamment retenu le nom des plus renommés parmi les raïs salétins: Raïs Ali El Hakem, Rais Fennich, Raïs Meîz, Rais Qandil, Raïs El Cortobi.  

Sous le règne de Moulay Ismail (1672- 1727) le nom du caïd Ali ben Abdallah est mentionné comme étant, en 1698, « Grand vizir, capitaine-général de la côte et commandant des troupes assiégeant Ceuta ». Ali ben Abdallah avait les pleins pouvoirs pour négocier avec les étrangers, notamment des questions maritimes. A sa mort, son fils Ahmed lui succéda en tant que « gouverneur de Tanger et Tétouan, ‘capitaine-général des côtes’ et Khalifa du sultan, commandant en chef en campagne ».  

Dans son récit, en 1695, l’ambassadeur français Pidou de Saint-Olon évoque le caïd Ali ben Abdallah, auquel il donne divers titres, dont celui de « Ministre du Roy de Maroc pour la Marine ». Saint-Olon affirme que le caïd se présentait aux étrangers comme « amiral des côtes d’Afrique ».

Toujours du temps de Moulay Ismail, il y avait un « Caid El bhar » (amiral) à la tête de la flotte chérifienne. Et quel amiral ! Ce n’était autre que Abdallah ben Aicha, par ailleurs « raïs » de son état (commandant corsaire). Le « caïd de la mer » fut envoyé en ambassade successivement auprès de James II d’Angleterre et de Louis XIV. A Londres, en 1685, Ben Aïcha présenta les félicitations de Moulay Ismaïl au roi James II, qui venait de monter sur le trône. L’ambassadeur marocain avait une dette de reconnaissance envers le roi anglais, qui, alors qu’il était duc de York et Grand-Amiral, l’avait fait libérer sans rançon. Ben Aïcha avait été capturé par un navire anglais et avait passé trois années en prison. 

Plus tard, Ben Aïcha fut chargé par Moulay Ismaïl de se rendre en France pour convenir des conditions de la paix entre le Maroc et la France. Les négociations durèrent jusqu’à avril 1699, mais sans résultat. Ben Aïcha voulait un échange de captifs collectif mais Louis XIV préférait négocier au cas par cas. Ben Aïcha prit congé du roi le 26 avril 1699 et embarqua de Brest.

L’ambassadeur échoua dans sa mission, mais il eut « un très grand succès personnel » et fut l’hôte d’honneur de nombreuses réceptions. Ses bons mots et ses réparties firent le délice des conversations dans les salons parisiens, où « on vantait sa dignité, son esprit et la délicatesse de sa galanterie ». Il fut le protagoniste de l’épisode célèbre de la demande en mariage par Moulay Ismaïl de la princesse de Conti, fille de Louis XIV.

A son retour au Maroc, Ben Aïcha eut quelques démêlés avec un des fils du sultan, mais il resta au service du sultan, dans les fonctions de « caïd el bahr ».

Le sultan Mohamed ben Abdallah (1757-1790) s’intéressa plus que tout autre sultan aux relations extérieures du Maroc. Il entreprit de restaurer la flotte chérifienne, si bien qu’en 1765-1766, « le Maroc avait à son actif une vingtaine de bâtiments, dont des navires, des frégates, des jabeques et des galions ».

L’objectif déclaré était d'accroitre le « jihad maritime » contre les chrétiens. Mais en s'appropriant les bénéfices des captures, le sultan a mécontenté les raïs, qui, bien qu’honorés par le sultan du titre de « moudjahidines », n’étaient plus aussi motivés dans une entreprise qui ne leur rapportait plus de profits. En fait, Sidi Mohammed a mis pratiquement fin à la course en mer en supprimant les corsaires privés et en faisant de la course une affaire d'Etat

Au-delà de la course, l’objectif de Sidi Mohamed ben Abdallah était de libérer les enclaves qui étaient sous la domination de l'Espagne et du Portugal. Il ne réussit que partiellement et, à partir de 1777, le sultan s’attela à la mise en place d'une marine marchande.

En 1808, le sultan Moulay Slimane (1792-1822) nomma le caïd Mhammed Ben Abdeslam Slaoui gouverneur de Tétouan et des places maritimes. Devenu l’interlocuteur des consuls étrangers, Slaoui s’est donné le titre de « ministre de la mer chargé des affaires des nations ».  

Ce titre a, semble-t-il, été à l’origine d’une confusion qui a fait dire à des auteurs français que le ministre des affaires étrangères de l’empire chérifien était « Ouazir el bahr » (ministre de la mer). Selon la légende, les sultans marocains ne craignaient pas d’invasion provenant de l’est, territoire musulman, ni du sud, contrée désertique. Le danger ne pouvait venir que de la mer au nord ou de l’océan à l’ouest, d’où le nom du ministre. Cette théorie est, aujourd’hui encore, enseignée dans les cours d’histoire diplomatique. Bien que séduisante, elle n’est pas étayée. Elle s’est révélée, du reste, erronée : le grand danger est venu de l’est, après la conquête par la France du territoire voisin.

La faiblesse de sa marine par rapport aux pays européens a poussé Moulay Slimane à démanteler la flotte marocaine. Pour conjurer les risques d’une confrontation et éviter une invasion, il opta pour la neutralité dans les conflits qui secouaient l’Europe, en particulier après l’occupation de la péninsule ibérique par les armées napoléoniennes.

En 1825, Moulay Abderrahmane ben Hicham (1822-1859) a fait l’acquisition de trois unités en vue de reprendre le « jihad maritime » : Une corvette et deux goélettes, la première en Sardaigne, les secondes aux Etats-Unis pour renforcer la flotte en construction. « Les deux premiers bâtiments marocains armés en course quittèrent Tanger en novembre 1825. L'un était sous le commandement de Raïs El Hadj Abderrahmane Bargach et l'autre sous celui de Raïs El Hadj Abderrahmane Britel, grand Amiral du Maroc ».

Après le désastre d'Isly en 1844, la flotte du Maroc se réduisait à 3 navires de haute mer : « Mabrouk », « Amiral Britel » et « Mehdia », placés sous le commandement de Haj Ahmed Ould Hajd.  

A la fin du XIXème siècle, Moulay Hassan (1873-1894) tenta de reconstituer une flotte de guerre et fit l’acquisition de plusieurs bâtiments. Mais la tentative tourna court. Les bateaux (Hassani, Triki, Sid el Turki, Saïdi, Bachir) furent revendus après quelques années, en raison soit de leur vétusté soit du coût élevé de leur entretien.

On se reportera avec profit aux différentes recherches qui ont été réalisées sur l’histoire de l’armée marocaine, et qui consacrent des passages à la marine militaire sous les différentes dynasties.

 

A lire

-          Chroniques du Maroc maritime (1988), Abdelkader Timoule

-          La diplomatie dans le Maroc d’autrefois (2018), Ali Achour

-          Al jaich al maghribi âbra tarikh (L’armée marocaine à travers l’histoire), 5è éd. (1997), Abdelhak Lemrini

-          Al jaïch al maghribi fil qarn 19 (L’armée marocaine au 19ème siècle), 2 t, 2008, Mustapha Chabbi

-          Al jaïch al maghribi wa tataworoh fil qarn 19 (L’armée marocaine et son évolution au 19ème siècle), 1997, Touria Berrada.

-          Neuf années au service du Maroc (1998), Leonhard Karow

-          Les corsaires de Salé (1948), Roger Coindreau

-          Les réformes militaires de 1844 à 1912, 1995, Bahija Simou

-          Salé et ses corsaires, un port de course marocain au XVIIè siècle (2007), Leila Maziane.