mercredi 30 mars 2022

Diplomatie et réseaux sociaux

Un diplomate étranger s’est récemment autorisé une ingérence dans les affaires intérieures du Maroc dans un tweet reprochant indirectement à notre pays sa non-participation à un vote aux Nations Unies. Il a ajouté sur le ton d’un activiste militant : « l’histoire va montrer que la justice vaincra » (!)

Même en faisant la part de la faible maitrise de la langue française, de tels propos sont inadmissibles et c’est ce que les internautes ont clairement et massivement fait comprendre à l’imprudent diplomate. « Vous devez vous taire, Ambassadeur, vous êtes un invité », a titré un site électronique (http://telexpresse.com/174812/).

Tant et si bien que le tweet a été rapidement effacé et son auteur « s’est excusé », non sans préciser que c'était « un malentendu ».

De telles dérives ne sont pas nouvelles parmi le corps diplomatique. Quelques-uns semblent oublier que leur mission première est de représenter (aussi dignement que possible) leur pays et d’œuvrer à développer ou améliorer les relations bilatérales. Pas de donner des leçons, ni de critiquer (en public) les décisions souveraines de l’Etat qui les accueille.

Il y a quelques années, dans un texte publié sur un réseau social, un diplomate en poste à Rabat avait cru devoir critiquer une décision de justice. Après explication et rappel à l’ordre, il s’était rétracté.

Plus récemment, une diplomate avait rendu compte d’un entretien avec un haut responsable marocain en prenant quelques libertés avec la vérité, causant un vif émoi et se mettant dans un grand embarras.

Dans les trois cas, comme dans d’autres, c’est une publication sur les réseaux sociaux qui a soulevé le tollé et le protagoniste a été un diplomate européen.

Le piège des réseaux sociaux

Jadis, avant Internet, lorsque la diplomatie était synonyme de discrétion, les diplomates faisaient des rapports plus ou moins secrets à leur gouvernement. Ils ne s’épanchaient pas dans les médias, ou rarement. Ils se contentaient, à l’occasion, d’exprimer leurs vues en comité restreint, - les cocktails et les dîners diplomatiques sont fait pour ça -, ou s’en tenaient sagement à la traditionnelle réserve diplomatique. Le bon diplomate n’est-il pas, selon Jean-Jacques Rousseau, « celui qui tourne sept fois sa langue dans sa bouche avant de se taire » ?

Aujourd’hui, les diplomates pullulent sur le Net. C’est l’ère de la diplomatie 2.0.

S’adapter à son temps, oui. Tirer profit des outils fantastiques que sont les réseaux sociaux, oui. Mais en faisant attention à ce qu’on écrit car publier, c’est s’exposer et prendre des risques, à moins de se limiter à un pur travail d’information, sans s’aventurer sur le terrain glissant du commentaire ou du jugement. Ce rôle peut être joué par le compte officiel de l’ambassade, sans qu’il soit besoin pour un diplomate en activité d’avoir un compte personnel ex officio sur les réseaux. De la sorte, il y aura moins de sorties de piste.

 

samedi 5 mars 2022

Non-participation

 

 


La résolution qui a été adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies le 2 mars 2022 « déplore dans les termes les plus énergiques l’agression commise par la Fédération de Russie contre l’Ukraine en violation du paragraphe 4 de l’Article 2 de la Charte » des Nations Unies et « exige que la Fédération de Russie retire immédiatement, complètement et sans condition toutes ses forces militaires du territoire ukrainien à l’intérieur des frontières internationalement reconnues du pays ».

Le projet, - le fait est important et mérite d’être souligné, - était coparrainé par 96 Etats membres, dont deux Etats arabes, Koweït et Qatar, et sept Etats africains (Botswana, Gambie, Ghana, Libéria, Malawi, Niger, République démocratique du Congo).

Le texte a été adopté par 141 votes favorables.

Cinq Etats ont voté contre (Biélorussie, République de Corée, Erythrée, Russie et Syrie).

35 Etats se sont abstenus, parmi lesquels 17 pays africains et un pays arabe, l’Irak.  

En Afrique du nord, l'Algérie s’est abstenue, tandis que la Libye, la Mauritanie, la Tunisie et l'Égypte ont voté pour la résolution.

Pour sa part, le Maroc a opté pour la non-participation au vote, à l’instar d’onze Etats (Azerbaïdjan, Burkina Faso, Cameroun, Eswatini, Ethiopie, Guinée, Guinée Bissau, Togo, Turkménistan, Ouzbékistan, Venezuela).

Lorsqu’un texte est soumis au vote à l’assemblée générale, les choix possibles sont au nombre de trois : soit le vote favorable, soit le vote négatif, soit encore l’abstention.

L'abstention est le fait de participer au vote, mais de ne voter ni pour, ni contre. C’est un acte volontaire qui exprime la neutralité. L’Etat qui s’abstient refuse de choisir un camp par rapport à un autre. Il ne se positionne ni sur le oui, ni sur le non.

Mais c’est un acte qui peut prêter à équivoque. L'abstention, en effet, peut se vouloir l’expression de différentes attitudes :

-          Elle peut exprimer la volonté de ne pas compromettre l’adoption d’un texte ou, au contraire,

-          De gêner, voire empêcher cette adoption (lorsqu’une majorité est requise),

-          Soit simplement la volonté de rester à l’écart d’une querelle pour préserver ses intérêts.

L’abstention est un vote valable et elle est comptabilisée comme telle.

Deux autres méthodes produisent sensiblement les mêmes effets que l’abstention mais s’en éloignent quant à la procédure. Il s’agit de l’absence et la non-participation au vote :

-          L’absence est le fait pour un délégué de ne pas assister au vote. 

-          S’il est physiquement présent dans la salle et qu’il ne vote pas, on parle de non-participation au vote.

Dans ce dernier cas, la volonté de ne pas prendre parti est assumée, contrairement à l’absence, qui peut s’analyser comme une dérobade.

Le Maroc ne s’est pas dérobé. Sa position a-t-elle été judicieuse ? Oui, assurément, tant sur le fond que sur le procédé. Tout en rappelant son attachement aux règles fondamentales du Droit international et sans rien renier des principes qui guident sa politique étrangère, le Maroc a été attentif à ses intérêts supérieurs.  

vendredi 4 mars 2022

G4 : retour vers le passé


Le 18 février dernier, la présidence du Nigeria a annoncé la création d’un nouveau groupe régional, appelé G4, comprenant l’Algérie, l’Ethiopie, le Nigeria et l’Afrique du Sud.
Ce groupe informel, selon ses initiateurs, a pour but de réfléchir à des solutions « pratiques et efficaces » aux défis qui se posent à l'Afrique.
Des organes de presse ont prêté à ce « quatuor » l’ambition de devenir une « superpuissance africaine ». C’est aller vite en besogne.
Quels liens entre les quatre pays ?
Ensemble, ils abritent plus d’un tiers de la population du continent, mais ils ne sont pas voisins. Si l’Algérie est nord-africaine et arabophone, l’Afrique du sud, l’Ethiopie et le Nigeria sont anglophones et appartiennent à trois zones différentes : respectivement l’Afrique australe, l’Afrique de l’Est et l’Afrique de l’Ouest.      
L’Algérie est le premier producteur de gaz d’Afrique, alors que le Nigeria est le premier producteur de pétrole du continent.
Les membres du G4 reconnaissent tous la soi-disant « rasd » mais leur degré d’hostilité au Maroc et à son intégrité territoriale est variable. En effet, rien ne peut égaler l’obsession et la mobilisation constante de l’Algérie dans ce dossier, suivie de l’Afrique du sud, à un moindre degré. L’Ethiopie et le Nigeria ne se signalent pas par un quelconque activisme dans ce cadre.
Les deux pays sont, en outre, engagés avec le Maroc dans des projets économiques d’envergure : usine de phosphates en Ethiopie et gazoduc Nigeria-Maroc-Europe. A ce sujet, on ne sait quel crédit accorder à l’annonce par les ministres algérien et nigérian du pétrole de la construction d’un gazoduc transsaharien, passant par l’Algérie vers l’Europe.
Il a été dit par ailleurs que les quatre pays étaient unis dans leur refus de l’octroi à Israël du statut d’observateur à l’Union africaine. Là non plus il n’y a pas convergence complète au sein du groupe et l’Algérie, dans sa croisade, fait figure de cavalier seul. Les trois autres pays abritent des ambassades israéliennes et entretiennent avec Tel Aviv de bonnes relations.
Certains ont affirmé que les membres du G4 « partagent le même point de vue sur de multiples questions concernant le continent ». « Multiples » ?
Il est précisé que les quatre pays sont contre les ingérences étrangères et partagent la même vision de la sécurité au Mali et en Libye.
Quel pays africain ne partage pas la même vision ?
On ignore pour l’instant qui des quatre pays a été l’initiateur du projet de création du G4. Si c’est l’Algérie, l’initiative est à suivre avec attention car, comme on le sait, le Maroc est toujours présent dans les stratégies algériennes. Pour Alger, tout ce qui peut nuire à son voisin est le bienvenu. Pour autant, peut-on dire que le G4 a été créé pour « contrer » le Maroc ou relancer « un noyau dur anti-marocain au sein de l’Union africaine »?  Rien n’est moins sûr et ce serait prêter à l’Algérie une influence qu’elle n’a pas (plus). On remarquera, du reste, que la diplomatie marocaine, sereine, ne s’est pas exprimée sur le sujet. Le Maroc n’a fait état d’aucun « mécontentement », ce sont des médias qui en ont fait leurs titres.
Le G4, pour certains, aurait pour objectif de se positionner face « aux autres puissances africaines comme le Maroc et l’Egypte ». Si le Maroc n’a pas réagi, l’Egypte, en revanche, n’a pas caché sa mauvaise humeur, à la fois pour avoir été tenue à l’écart et à cause de l’alliance de l’Algérie avec l’Ethiopie, pays avec lequel Le Caire a un différend au sujet des eaux du Nil.
En définitive, si on s’en tient aux déclarations d’intention, le G4 s’attribue des missions et des attributions qui relèvent statutairement de l’Union africaine. L’Acte constitutif de l’organisation énonce en effet dans son préambule que les Etats membres sont :  « Résolus à relever les défis multiformes auxquels sont confrontés notre continent et nos peuples, à la lumière des changements sociaux, économiques et politiques qui se produisent dans le monde ».
Telle qu’elle se présente, et en attendant de plus amples informations, la démarche des quatre pays apparait comme un facteur de division de l’union africaine. Elle constitue un retour au passé, lorsque l’Afrique était partagée entre le Groupe de Casablanca et le Groupe de Monrovia, avant la création de l’Organisation de l’unité africaine. Car, rien ne sera plus facile pour d’autre pays, demain, de créer un autre Groupe.

 

L’autre « Groupe des quatre »

Il existe un autre « Groupe des Quatre », de création plus ancienne, formé par l'Allemagne, le Brésil, l'Inde et le Japon. Objectif : obtenir chacun un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies.
L’Afrique ayant été « oubliée », le G4, pour réparer la bévue, a proposé d’attribuer deux sièges permanents au continent noir. Malgré plusieurs réunions, aucune décision n’a pu être prise au sein de l’Union africaine pour départager l'Égypte, le Nigeria et l'Afrique du Sud. Il faudra désormais compter avec le Maroc qui, depuis la reprise de son siège à l’organisation africaine,  aura à cœur de faire entendre sa voix.

 

 

dimanche 13 février 2022

Pourquoi et comment Abdelkader a-t-il fait acte de soumission au général de Lamoricière ?

 "Jamais capturé malgré la présence d’un tiers de l’armée française déployée en Algérie, (Abdelkader) décide de déposer les armes en échange d’un transfert au Proche-Orient".

Ahmed Bouyerdene et Christian Delorme

Le Monde, 12.02.2022


Au lendemain de la bataille d'Isly, les relations se détériorèrent rapidement entre le Makhzen et Abdelkader, qui devint une menace pour le sultan. Le chef algérien aurait même eu l’intention de renverser Moulay Abderrahmane avec, semble-t-il, la complicité du Grand vizir Mohamed ben Driss. Malgré sa réticence à lancer ses troupes contre Abdelkader, Moulay Abderrahmane fut poussé à agir. Le résistant algérien ne fut plus considéré comme un musulman qu’il fallait aider, mais un « fācid » qui, sous couvert de guerre sainte, semait la zizanie. Les tribus se plaignirent des exactions d’Abdelkader qui les razziait pour se procurer des vivres. En 1846, le sultan chargea une harka commandée par son fils Sidi Mohamed de mettre fin aux agissements du « rebelle ». Défait après un combat acharné, Abdelkader battit en retraite en Algérie. Le 23 décembre 1847, il se rendit aux Français.…

Voici le récit de la dernière bataille d’Abdelkader, raconté par le général de division comte de Martimprey, dans son livre « Souvenirs d’un officier d’état-major » (1886) :

...

Jusqu’à la fin, le fils de l’empereur sembla vouloir laisser ouverts à Abd-el-Kader les chemins qui pouvaient assurer sa retraite vers le sud et vers l’est. Celui-ci n’en profita pas. Peut-être hésita-t-il à le faire à cause de la courte distance à laquelle il se trouvait du général de Lamoricière.

Par un motif ou par un autre, il s’arrêta et accepta la bataille, sachant cependant qu’il allait combattre un contre vingt. Avec une pareille disproportion numérique, quelque exaltée que soit la bravoure du petit nombre, il ne peut manquer d’être accablé en rase campagne, quand l’organisation des partis en présence est à peu près équivalente.

Bien convaincu qu’un coup d’audace pouvait seul le sauver, Abd-el-Kader ordonna qu’on attaquerait la nuit et qu’on courrait à la tente du fils de l’empereur pour le faire prisonnier. En possession de ce gage, il devait obtenir des conditions avantageuses.

Pour faire réussir ce plan, au moment de l’attaque, l’émir fit mettre le feu à quelques chameaux garnis d’étoupe et de fascines goudronnées. Il comptait sur l’apparition de ces fantômes lumineux, fuyant ou se débattant dans une violente agonie au milieu de l’obscurité, pour jeter la terreur parmi ses adversaires. Si le secret de ces dispositions eût été gardé, peut- être eussent-elles été couronnées de succès; mais on s’y attendait chez les Marocains et lorsque les vaillants soldats de l’émir pénétrèrent dans le camp du prince impérial, sa tente, comme toutes les autres, était déserte. Ils coururent aussitôt à un camp voisin, car il en existait quatre séparés. Celui-ci fut enlevé. Abd-el-Kader combattait en tête, rugissant comme un lion au milieu du tumulte; mais le jour commençait à poindre.

Le fils de l’empereur tira lui-même le canon du troisième camp, à l’instant où les assaillants, épuisés de tant d’efforts, s’arrêtaient à son entrée; alors un feu général commença contre eux, ils durent se retirer et le firent avec ordre.

L’émir avait perdu la moitié de son monde quand il rejoignit la Daïrah.

Il n’avait plus d’autre ressource que de gagner, si c’était possible, le territoire algérien.
La retraite commença : la Moulouïa fut traversée pendant la nuit, à un gué voisin de son embouchure. Au lever du soleil, les masses marocaines parurent. Il fallait donner à la Daïrah, qui suivait le rivage pour atteindre le Kis, le temps de gagner du terrain. Un combat acharné s’engagea dans ce but, au passage de la rivière.

Le fusil à la main, la tête, la poitrine et les pieds nus, noir de poudre, plus brave que ses plus braves, Abd-el-Kader chercha la mort pendant toute la matinée, sans pouvoir la trouver: ses vêtements furent criblés de balles, trois chevaux tombèrent morts sous lui et furent remplacés grâce au dévouement de ses cavaliers. Enfin il s’éloigna de la Moulouïa, qui venait de voir périr encore le tiers de ses derniers compagnons. Par un triste rapprochement, leur sang rougit les eaux de la rivière, presque au même endroit où elles avaient été teintes du sang de nos soldats odieusement massacrés; sinistre épisode qui marquera toujours d’une tache la grande mémoire d’Abd-el-Kader. Les Marocains ne firent que passer la Moulouïa et s’arrêtèrent. La Daïrah parvint le soir même sur le territoire français.

Les réguliers de l’émir gagnèrent en partie Nemours, d’autres vinrent se rendre au camp du général de Lamoricière. Abd-el-Kader s’était séparé d’eux et ils ne savaient ce qu’il était devenu; mais le général, renseigné par un caïd du pays, avait déjà lancé quelques spahis choisis sur le principal passage qui, des bords de la mer, permet de gagner la plaine d’Oudjda par les dernières pentes des Beni-Snassen. Au milieu de la nuit, ces éclaireurs s’y rencontrèrent avec des cavaliers de l’émir, qui lui-même venait à quelques pas derrière eux.

Prévenu de cette circonstance, mais ignorant la force de la troupe à laquelle il se heurtait, Abd-el-Kader se décida à faire dans ce moment ce que les supplications de sa mère et de sa femme avaient préparé. Comme signe de ses intentions sincères d’entrer en pourparlers, il envoya son cachet au général de Lamoricière, par le lieutenant des spahis Bou-Rouïa. Le général y répondit en lui faisant porter son sabre. Une convention fut arrêtée le lendemain matin, d’après laquelle l’émir, sa famille et quelques serviteurs principaux devaient être transférés à la Mecque ou à Saint-Jean-D’acre.

Le général de Lamoricière se porta avec son infanterie vers le Kis, pour assurer l’internement de la Daïrah, laissant sa cavalerie sur le plateau de Sidi-Brahim, théâtre du drame sanglant du colonel de Montagnac. Les murs du marabout étaient restés tachés de sang, le sol était parsemé d’ossements humains. C’est là qu’Abd-el-Kader vint se présenter; il comptait s’y trouver en face du général de Lamoricière, le seul entre les mains duquel, suivant ses expressions, il avait pu se résoudre à consommer le sacrifice suprême de son abdication.

En l’absence du général, ce fut le colonel de Montauban, du 2è spahis, qui reçut l’émir. Après avoir passé devant le front de la cavalerie, qu’il salua avec estime, Abd-el-Kader, escorté de quelques chasseurs à cheval, se dirigea sur Nemours où il arriva le soir; sa famille y était déjà. Presque en même temps, le général de Lamoricière y entrait, sans autre escorte que celle des quelques cavaliers réguliers de l’émir, qui étaient venus se rendre à lui la veille.

…

Le général de Lamoricière alla voir l’émir, qui lui fit présent de son yatagan. La foi musulmane de l’illustre vaincu ne put suffire à lui donner la force de se renfermer en lui-même durant ces premières heures; ses larmes, abondantes et ses sanglots étouffés remplirent une nuit sans sommeil.
Enfin le matin, l’âme brisée, mais résigné, il monta la dernière jument qui lui restât et qui comme lui était blessée et s’avança, suivi de quelques serviteurs, vers le logement du duc d’Aumale.
A une certaine distance il mit pied à terre et conduisant en main sa monture à la manière des Arabes lorsqu’ils font acte de soumission, il vint rendre hommage au prince, qui le reçut avec une haute dignité. L’émir retourna à pied à sa tente.

…
Abd-el-Kader me demanda de faire venir un médecin pour panser un léger coup de feu qu’il avait reçu à la jambe, s’informa de mon nom, du temps que j’avais passé en Afrique ... Il passa la matinée à écrire et à dicter des lettres à Mustapha-ben-Tami, qui était près de lui.

Vers huit heures du matin, je conduisis l’émir à bord de la frégate qui allait le porter à Marseille. J’y vis amener sa mère, sa femme, toutes deux voilées, son fils, enfant d’un aspect maladif et plusieurs de ses officiers, tous blessés.

A dix heures, le navire faisait route vers la France et disparaissait à l’horizon. A midi, un Te Deum fut chanté à l’église de Saint-Louis d’Oran.

…

Le gouvernement désapprouva les engagements pris par le général de Lamoricière et acceptés par le duc d'Aumale. Au reproche qu’on lui fit de les avoir contractés, le général répondit que, s’ils étaient défectueux, il était facile de remettre les choses en l’état où elles étaient lorsqu’il avait accepté les propositions de l’émir.

Sans nul doute, le général avait sagement agi en acquiesçant à la transportation en Orient, plutôt que de réduire Abd-el-Kader à se jeter dans le sud comme il le pouvait faire, s’il eût pris le parti de séparer son sort de celui de sa famille. En le retenant en France, le gouvernement manqua aux promesses faites en son nom, ce qu’aucune raison politique ne peut justifier.

***

Contrairement à ce qu'affirment les auteurs de la chronique que publie Le Monde, Abdelkader n’a pas « déposé les armes en échange d’un transfert au Proche-Orient ». Acculé après avoir perdu la bataille contre les troupes marocaines, il s’est rendu aux Français. Il a demandé son transfert en Orient et le général de Lamoricière a accepté, approuvé par le duc d'Aumale. Le gouvernement français a renié cet engagement.

 

vendredi 21 janvier 2022

ALGERIE : ENTRE MYTHES ET REVES PERDUS

« La Révolution du 1er Novembre 1954 […] a eu, à l'indépendance, pour prolongement naturel la restauration de l'État national fondé, en 1830, par l'Émir Abdelkader »

(Les présidents algériens à l'épreuve du pouvoir, Badr'eddine Mili, Casbah-Editions, Alger, 2014).

De tels propos, qui n’engagent que leur auteur, ne devraient normalement susciter aucune réaction de la part d’un Marocain. Après tout, chacun est libre d’écrire ce qu’il veut sur son pays. Mais B. Mili a égratigné le Maroc, ce qui semble être une habitude chez certains Algériens, qui ne peuvent pas parler de leur pays sans évoquer le voisin de l’ouest.  

Dans le passage cité plus haut, on retiendra deux mots : Révolution et Etat.

Une « révolution » qui a échoué

Un professeur à la Faculté de droit à Rabat, dans les années 70, ne cachait pas son admiration pour l’Algérie. Lui-même socialiste, adepte des plans de développement, il ne tarissait pas d’éloges sur le système dirigiste algérien, « l’autogestion » et surtout « l’industrie industrialisante » chère à Belaid Abdeslam. Il s’exclama en une occasion : « A ce rythme, j’ai bien peur que, bientôt, le Maroc ne soit la lanterne rouge du Maghreb ».

J’ignore si, depuis, ce sympathique économiste a fait son mea culpa. A sa décharge, on peut dire qu’il n’était pas seul à encenser le régime algérien.

La « révolution algérienne » suscitait l’enthousiasme dans les milieux progressistes tant au Maghreb qu’en Europe. Comparée à ses voisins, l’Algérie semblait avoir fait les bons choix et enregistrait une réussite sur tous les plans, politique, économique, diplomatique. Le pays était sur orbite et apparaissait comme un futur tigre. L’Algérie n’avait-elle pas recouvré son indépendance les armes à la main et bâti en peu de temps un Etat après une longue nuit coloniale ? N’avait-elle pas repris possession de ses richesses naturelles face aux majors et aux grandes puissances ? Voilà un peuple rebelle, frondeur et ombrageux qui avait brisé les chaines de l’asservissement et se lançait résolument sur la voie du développement. Alger accueillait généreusement tous les mouvements de libération et devenait « la Mecque des révolutionnaires », de Che Guevara à Mandela, jusqu’au canarien Antonio Cubillo dont personne ne se souvient. Les « révolutionnaires » algériens tenaient un discours anti-impérialiste teinté de « phraséologie communiste ». La diplomatie algérienne brillait de mille feux et le sémillant ministre des affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika, paradait dans les réunions internationales, engrangeant succès après succès (OUA, Mouvement des Non Alignés, ONU, OPEP, etc.). L’Algérie était partout à la manœuvre, les pétrodollars aidant, sa voix était écoutée et son avis sollicité.

Peu importait que quelques rares voix à l’intérieur de l’Algérie s’élevaient contre le régime de parti unique, l’autoritarisme, les libertés étouffées. Les milieux bien-pensants, en France et ailleurs, avaient décidé une fois pour toutes que l’Algérie était intouchable. Il ne fallait surtout pas porter atteinte à la « révolution algérienne » et à cette expérience unique dans le Tiers-Monde, quitte à fermer les yeux sur certains travers. Le Maroc ? On peut critiquer, c’est une monarchie. Mais l’Algérie, on n’y touche pas. Même les ONG si promptes à dénoncer le moindre abus partout se faisaient étrangement discrètes dès qu’il s’agissait de l’Algérie. Le régime algérien a bénéficié de la même mansuétude dans la question du Sahara marocain. Alger ne défend-il pas - de manière tout à fait désintéressée n’est-ce pas - un noble principe, celui de l’autodétermination ? Les diplomates marocains qui évoquaient le principe de l’intégrité territoriale étaient peu audibles.

Mais tout ça, c’était avant.

Aujourd’hui, l’Algérie entière se débat dans des difficultés sans nom. Les pénuries de produits de base se succèdent, la mauvaise gestion fait des ravages, le dinar plonge, les bourdes se multiplient. La diplomatie algérienne n’est plus que l’ombre d’elle-même, malgré les vaines tentatives et les gesticulations du ministre et de ses « envoyés spéciaux ». A l’origine de cette régression, il y a la baisse des revenus de la rente pétrolière et gazière, mais il y a surtout l’incompétence généralisée, la médiocrité des dirigeants. L’Algérie est restée figée dans les années 70 du siècle dernier. Le discours est le même, les slogans et les mots d’ordre n’ont pas changé, les convictions toujours bien ancrées et les obsessions tenaces. En Algérie, le temps s’est arrêté, les logiciels ont buggé, le langage a vieilli, le décor s’est défraichi.

Les prémisses de l’échec étaient déjà perceptibles au milieu des années 60, alors que l’Algérie prenait son envol politique et économique. Dès 1966, le chercheur turc Arslan Humbaraci épinglait le régime algérien. Titre prémonitoire de son livre : « Algeria, A Revolution That Failed » (Algérie, une révolution qui a échoué), Pall Mall Press, Londres.

On ne peut soupçonner Humbaraci d’« anti algérianisme » primaire. Que dit-il?

« L’Algérie est le seul pays d’Afrique ou du monde arabe à avoir accédé à l’indépendance par une véritable guerre de libération.

« Les Algériens ont hérité des colonialistes les atouts les plus précieux de tous les atouts possibles : des structures économiques très développées. C’était en effet un riche patrimoine à bien des égards et il leur a été remis tout à fait intact. Malgré les efforts de l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS), le gouvernement français n’a pas entrepris de détruire le pays qu’il abandonnait.

« Cependant, les Algériens n’ont pas réussi à faire face aux problèmes énormes et complexes auxquels ils ont été confrontés après la libération – et ceux-ci étaient certainement colossaux. Rapidement les révolutionnaires algériens ont épuisé leur crédit. L’une des raisons est que les Algériens, non formés et inexpérimentés, n’étaient absolument pas préparés à la tâche de gérer un système administratif et économique compliqué. Un chaos indescriptible a résulté du transfert brusque du pouvoir. »

« Une autre raison, plus fondamentale, de l’échec des révolutionnaires algériens était leur manque d’unité. Avec la libération, les clans politiques et militaires algériens ont laissé leur soif de pouvoir l’emporter sur toutes les autres considérations. C’est cette terrible rivalité plus que les complexités inhérentes à la tâche post-indépendance qui a provoqué la chute de la révolution.»

Dans l’imbroglio algérien, trois facteurs pèsent sur la situation politique. Ce sont : « le manque d’unité entre les Algériens, les cicatrices laissées sur le pays par de longues périodes de domination : arabe, turque et surtout française » et la confiscation du pouvoir par les militaires.

Humbaraci qualifie les Algériens de « frères ennemis ». Il n’est pas optimiste : « les divisions parmi les Algériens sont si profondément enracinées que, non seulement la révolution a subi un sérieux revers, mais l’existence même du nouvel État est menacée. Cela ne surprendra personne connaissant l’histoire algérienne ».

Le renversement de Ben Bella est survenu trois ans, presque jour pour jour, après l’indépendance. La première phase de l’indépendance algérienne s’est ainsi terminée par un coup d’Etat pompeusement qualifié de « redressement », qui allait achever de ruiner la révolution algérienne avec la montée au pouvoir du colonel Houari Boumediene.

En 1972, ce fut au tour de Tarek Maurice Maschino et Fadela M’Rabet de livrer un réquisitoire sévère sur l’Algérie du colonel Boumediene dans un ouvrage intitulé « L’Algérie des illusions – La révolution confisquée », Robert Laffont, Paris. Marxistes, les auteurs ont dénoncé « la confiscation de la révolution par une nouvelle classe », « l’édification d’un Etat de plus en plus autoritaire (…), l’absence de démocratie, la pensée conforme et le conformisme moral ». Le coup d’Etat du 19 juin 1965 a marqué « la fin des espoirs révolutionnaires dont les premières années de l’indépendance étaient riches ».

La suite a été une succession de choix économiques douteux et de positions dogmatiques sans réel impact ni utilité pour le pays. La tentative de créer un semblant de multipartisme a abouti aux élections législatives de 1991 et à la victoire du FIS. La décision de l'armée d’annuler les élections a plongé le pays dans une spirale de violence qui a ensanglanté l’Algérie durant la funeste « décennie noire » et provoqué la mort ou la disparition de dizaines de milliers d’Algériens. Les guerres civiles sont les plus meurtrières. La guerre civile algérienne a été particulièrement violente en raison du tempérament des Algériens et de la hargne qui a sévi des deux côtés. Dans les deux camps, la détermination et le « nif » étaient les mêmes, les « éradicateurs » intraitables faisant face aux « islamistes » écorchés vifs. C’est le désarroi de certains officiers qu’exprimait le général Kaïdi lorsqu’il avouait avoir eu des doutes en entendant lors des opérations militaires les « terroristes » crier, comme lui et ses hommes, Allah Akbar.

Le président Bouteflika a eu beau affirmer qu’il n’entendait pas être un « président aux trois-quarts », le régime est resté opaque et l’armée a continué à tirer les ficelles. La maladie du président et son maintien au pouvoir ont décrédibilisé un système en état de mort cérébrale. Le coup fatal lui a été porté par le « 5è mandat » projeté alors que les Algériens, profondément touchés dans leur fierté, enrageaient de se voir imposés le spectacle à peine croyable du portrait du président exhibé dans les cérémonies officielles.

Avec la comédie burlesque du « cadre » (du portrait de Bouteflika), l’Etat algérien a touché le fond.

Qu’en est-il de l’« Etat national » algérien ?

« Territoire arabe » et « territoire français »

Les historiens, dans leur grande majorité, s’accordent à dire qu’il n’y a pas eu d’Etat algérien avant 1962. Humbaraci va plus loin : « Les nouveaux États sont habiles à déformer l’histoire. L’Algérie, dont le passé a été si amer, n’a pas fait exception. Les Algériens ont rarement été objectifs quant à leur manque de nation. » Cette incapacité à s’unir est due essentiellement, selon Humbaraci, au particularisme berbère, se manifestant principalement en Kabylie. 

Dire qu’Abdelkader ben Mahieddine a fondé, en 1830, un « Etat national » c’est maltraiter l’histoire. A cette date, le territoire compris entre l’Empire chérifien et la Tunisie était une régence ottomane, dirigée par Hussein Dey. Ce dernier a d’ailleurs été le protagoniste du célèbre incident dit du coup de l’éventail, qui a servi de prétexte à l’invasion française.

Faut-il rappeler qu’un Etat n’est pas une vue de l’esprit ou une déclaration d’intention, mais un ensemble d’institutions et, avant tout, une autorité exerçant un pouvoir souverain sur une population donnée dans un périmètre territorial déterminé.

Selon Badr'eddine Mili, « Le premier pays du Maghreb à s’être constitué en Etat fut l’Algérie qui, dès 1830, proclama sous la direction de l'Émir Abdelkader, l'État national dont la France dut reconnaître la souveraineté, sur les deux tiers du territoire, dans le Traité de la Tafna, signé le 30 mai 1837. »

>> Or, le Traité de la Tafna dit dans son article 1er : « L'Émir Abd el Kader reconnaît la souveraineté de la France en Afrique ». La France « se réserve » les villes et les provinces sur lesquelles elle entend exercer sa souveraineté et concède à Abdelkader « l'administration » du reste. Il n’est pas question de « souveraineté » de l’« émir ».  

On remarquera que le traité parle d’« Afrique ». Dans le corps du traité, il est question de « territoire français » et de « territoire arabe ». Tout juste des villes sont-elles citées, ainsi que « la province d’Alger ». Pour désigner l’ensemble du « territoire » qualifié, à défaut de mieux, d’africain, le traité se réfère à « la Régence » (article 14).

Un « émir » donc, à la tête d’un « territoire arabe » en Afrique. Territoire dont on ne connait ni le nom ni la forme juridique.

Nous sommes en 1837. Où est l’« Etat national » algérien supposément fondé en 1830 ? Quelles étaient les autorités de cet Etat ? Quelle en était la capitale ? Quels Etats l’ont reconnu ? Qui étaient ses ministres, ses walis, ses ambassadeurs ?...

En vérité, l’histoire n’a gardé aucune trace de cet « Etat ».

Avant 1830, non plus, on n’a pas connaissance de l’existence d’un « Etat algérien ». C’est un historien algérien, Abou El Kacem Saâdallah, qui le dit dans son livre ابحاث و آراء في تاريخ الجزائر   (vol. 4, p.188) : « L’Algérie n’a pas été un Etat souverain au 16è siècle pour que nous puissions dire que les Ottomans ont éliminé cet Etat et s’y sont substitué en colonisateurs ou occupants ».


        Badr'eddine Mili ne se fait pas faute de sacrifier au rituel pour s’en prendre au Maroc et énoncer des contrevérités. Au Maroc, dit-il, « Mendès-France imposa au roi Mohammed V, aux négociations d'Aix-les-Bains, la présence d'El Glaoui, le sultan (sic) imposteur ; […] négociations au cours desquelles le gouvernement français ne concéda que l'autonomie interne. La raison en est, tout simplement, qu'au Maroc […] l'État national n'existait pas encore. »

Comme on le voit, l’auteur ne craint pas la contradiction : Il mentionne le roi Mohammed V, en faisant au passage une confusion entre Ben Arafa et El Glaoui, tout en niant l’existence d’un Etat national au Maroc. De quel Etat Mohammed V était-il le roi ?

Il persiste : « Au Machrek et au Maghreb où le pouvoir était tribal, la maturation de l'idée de l’État national avait attendu, pour émerger, d'être mise à l'épreuve de la colonisation ».

Laissons Lyautey lui répondre : « Ici [au Maroc], nous avons, réellement, trouvé un Etat et un peuple.[1]».

 

En Algérie, il y a un travail considérable de mise à jour à accomplir. Pour cela, il faudrait de l’introspection et de l’autocritique, pour casser plusieurs mythes. La « révolution algérienne » a échoué, l’Algérie n’a jamais été socialiste et il n’y avait pas d’Etat avant 1962. Accessoirement, il ne sert à rien de crier sur tous les toits des affirmations péremptoires ni de répéter à tout bout de champ des slogans creux et incantatoires. Il faut avoir le courage et la sagesse d’accepter sereinement la réalité, de remettre les pieds sur terre et de procéder à des révisions déchirantes. L’occasion aussi de faire preuve de quelque humilité, de faire justice des plus gros mensonges et de dire définitivement adieu aux rêves perdus.  

L’Algérie ne peut pas continuer à vivre dans le passé. Le peuple algérien mérite mieux.



[1] - Pierre Lyautey « Lyautey l’Africain, Texte et lettre du Marechal Lyautey », Tome IV, 1919-1925 - Ed. Plon-Paris,1957, p.25.