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samedi 1 juillet 2023

Vale la pena

Si « le Maroc voit de la faiblesse chez l'Espagne, c'est l'annonce de problèmes à court et moyen terme ». C’est un diplomate espagnol, Jorge Dezcallar, qui le dit (El Independiente, 17/06/23). Dezcallar est censé savoir de quoi il parle, il a été ambassadeur d’Espagne au Maroc (1997-2001). Aujourd’hui à la retraite, il continue à s’intéresser au Maroc, pays pour lequel il dit éprouver de l'affection et où il a de très bons amis, après y avoir passé « des années très intenses et heureuses ».

En 2017, il a publié dans plusieurs journaux une chronique intitulée « Le Rif proteste ».  On peut y lire, notamment :

  •      « Les Rifains sont islamisés mais ils ne sont pas arabes et ils désignent avec mépris les habitants de Casablanca ou de Marrakech comme « ces noirs du sud » (sic). Je peux, pour avoir vécu à Al Hoceima, témoigner qu’il n’en est rien. Dans le meilleur des cas, J. Dezcallar généralise à partir d’un cas isolé. Les habitants du nord du Maroc, en particulier à Tanger, se référent au reste du pays comme « Eddakhil », l’intérieur du pays, et à leurs compatriotes comme « Nass eddakhil ».
  • « Le peuple du Rif s'est toujours rebellé contre tous ceux qui ont tenté de le dominer… même les Marocains de Rabat » (resic). Qui peuvent bien être ces « Marocains de Rabat », Dezcallar ne le dit pas.

Après quelques vaticinations sur une éventuelle extension des protestations au reste du pays, Dezcallar indique que « les Rifains se méfient des islamistes et ces derniers se méfient des Rifains ». L’auteur ne dit pas de qui se méfient les Rifains islamistes. Il termine par les inévitables conseils sur la meilleure manière de gérer le Maroc, car, évidemment, il y va de « l’intérêt de l’Espagne ».

Revenons à la déclaration à El Independiente mentionnée au début de ce texte. M. Dezcallar voit le Marocain, au choix, comme un être roublard dont il faut se méfier à tout prix, ou comme un félin prêt à bondir sur sa proie au moindre signe de faiblesse. Le Maroc ne croirait donc pas à un autre langage que celui du rapport de forces. Vision réductrice, inattendue et surprenante chez un diplomate chevronné, doublé d’un homme du renseignement (ancien directeur du CESID, aujourd’hui CNI, le service espagnol d’espionnage).

En 2002, des diplomates et des espions espagnols particulièrement sagaces ont cru que l’envoi de quelques mokhaznis sur le rocher de Taoura (Perejil) était en réalité le prélude à une invasion de Sebta, une « nouvelle marche verte » ont-ils dit. Je ne résiste pas à l’envie de reprendre à mon compte un passage dans le livre de M. Dezcallar : « il me semble parfois incroyable que nos voisins nous connaissent si peu ».  

Si, aujourd’hui, les diplomates et les espions espagnols pensent toujours de cette façon, l’Espagne et le Maroc ont du souci à se faire.  

Les idées très « vieille Espagne » et très belliqueuses de l’ancien président JM Aznar, dont l’arrogance et le style cassant ont tant nui aux relations entre les deux pays, semblent avoir eu de l'influence, même sur ceux qui ne partagent pas ses idées politiques. Le récit, côté espagnol, de l’épisode du Perejil est consternant.

J. Dezcallar, qui était le patron du CESID à l’époque des faits, reconnait que l’ilot n'est pas inclus dans les limites territoriales de Sebta, mais il n’en pense pas moins que le statut de Taoura est « ambigu ». Or, il ne l’est pas, et les responsables espagnols le savent parfaitement. « Perejil » n’a jamais été un territoire espagnol, il existe suffisamment de littérature à ce sujet, y compris d’historiens et de cartographes espagnols. Ce qui n’empêche pas l’ancien ambassadeur de prétendre que son pays a été « agressé ». Quelle meilleure réponse lui donner que la célèbre déclaration du ministre français des affaires étrangères, Michel Jobert, en 1973, à propos de la guerre d’Octobre : « est-ce que tenter de remettre les pieds chez soi constitue forcément une agression imprévue? » Le Maroc n’a pas envahi un territoire étranger, n’a « agressé » personne. Le Maroc n’a pas mobilisé son armée, il a envoyé sur une ile qui lui appartient, pour des raisons qui ne regardent que lui, un détachement d’agents des forces auxiliaires faiblement armés. Dezcallar pense que c’était une « provocation », qui méritait une réponse appropriée, pour ne pas envoyer « à nos amis marocains un signal d'indifférence qui les aurait conduits à se tromper de manière plus grave et avec des conséquences potentiellement beaucoup plus graves dans un avenir proche ». Ahurissant.

Résultat : Branlebas de combat, grand bombage de torse avec déploiement de forces aéronavales et noria de bâtiments de guerre et d’aéronefs dans la baie de Sebta. « Opération militaire impeccable dans sa conception et son exécution » écrit fièrement Dezcallar, qui, d’une salle d’opérations, a suivi en vivo directo la « reconquête » de Taoura. Le testament d’Isabelle la Catholique a dû résonner aux oreilles de certains, qui se sont vus en de nouveaux Leopoldo O'Donnell, « duque de Tetuan ». Toute une armada mobilisée pour déloger trois braves tondus et un pelé, qui dormaient du sommeil du juste avant d’être réveillés par le bruit de l’hélicoptère des intrépides commandos de marine espagnols grimés et armés jusqu’aux dents, qui ont courageusement sauté sur le rocher. Une véritable pitrerie, una payasada. Ce jour-là, l’Espagne s’est donnée en spectacle de bon matin, « a l'alba, y con un fuerte Levante»  (à l'aube, et avec un fort vent d’est), selon le ministre de la défense Federico Trillo. 

Face à un Aznar va-t-en-guerre et mal conseillé, le Maroc a su garder son calme. Heureusement pour le gouvernement espagnol, la diplomatie américaine l’a tiré d’un mauvais pas, lui épargnant de sombrer encore plus dans le ridicule.

Vingt ans plus tard, J. Dezcallar désapprouve la décision du président Pedro Sanchez de reconnaitre la primauté du plan d’autonomie marocain pour le Sahara. Il estime que c’est une erreur d’avoir renoncé au parapluie de l’ONU pour se mettre à découvert, « là où il pleut beaucoup », c’est-à-dire, selon lui, au milieu de la bataille que se livrent le Maroc et l'Algérie. L’Espagne, dit Dezcallar, était jusque-là « à l'aise ». Il aurait voulu que son gouvernement reste dans ce que nous appelons au Maroc sa « zone de confort », à équidistance des deux protagonistes et qu’il contemple en spectateur le match en comptant les coups. Un match dont on ne voit pas l’issue à court ou moyen terme, avec pour résultat le maintien d’un foyer de tension plein de risques à quelques kilomètres de la péninsule et la prolongation du calvaire des otages de Tindouf.

M. Pedro Sanchez  a, de toute évidence, voulu rompre avec la pusillanimité des diplomates et des politiques frileux emmitouflés dans un cocon douillet. Le président, en grand homme politique, a pris une décision forte, audacieuse. Il l’a fait en sachant que, précisément parce que l’Espagne accorde la priorité à une bonne relation avec le Maroc et qu’elle souhaite que la stabilité de ce voisin soit assurée, Madrid devait agir. Je salue de nouveau le courage de M. Sanchez, dont le geste lui a valu bien des avanies et dont il faut espérer qu’un jour l’histoire lui rendra justice. Ce sont des gestes de cette nature qui peuvent contribuer à briser le mur d’incompréhension ou, comme l’écrivait Dezcallar dans ses mémoires (Valió la pena, 2015), le « manque de confiance réciproque » entre le Maroc et l’Espagne. Il listait les griefs respectifs des deux parties, pour conclure que, du côté espagnol, existe la perception que « les Marocains ne sont pas dignes de confiance et que, du Maroc, peuvent venir et, de fait, viennent, des problèmes». La perception qui existe au Maroc est bien plus nuancée: « De l’Espagne peut venir le bien, de l’Espagne peut venir le mal ».

A El Independiente,  Jorge Dezcallar déclare que « tout le commerce espagnol a été perdu » en Algérie, où « on nous traite de "traîtres, canailles ou scélérats" ». A aucun moment, le diplomate vétéran ne s’indigne des insultes algériennes. A aucun moment, il ne met en cause l’Algérie, ni ne s’interroge sur la légitimité de la réaction disproportionnée de ce pays à une décision espagnole souveraine dans une question qui ne regarde pas l’Algérie.  « Le gouvernement espagnol n’a pris aucune décision qui affecte l’Algérie », a précisé pour sa part le ministre espagnol des affaires étrangères José Manuel Albares, qui a ajouté « L'Espagne veut avoir des relations avec l'Algérie basées sur l'amitié, mais aussi sur le respect mutuel, sur l'égalité souveraine des Etats et sur la non-ingérence dans les affaires intérieures ». M. Dezcallar aurait pu rappeler ces quelques principes. Au lieu de cela, il s’est borné à avertir qu’il n’est pas « bon de se battre avec […] une grande puissance énergétique [l'Algérie]. Cela aura un coût ». Cette attitude porte un nom, mais la courtoisie interdit de l’employer. Notons simplement le double langage : cette faiblesse que J. Dezcallar ne veut pas montrer au Maroc, il n’hésite pas à l’étaler devant la soi-disant « puissance énergétique ».  

Le passage le plus outrancier de l’interview est celui où Dezcallar acquiesce à la question de savoir si le climat qui prévaut aujourd'hui au Maroc est à « la jubilation ». L’ancien ambassadeur avoue que ce qui « [l'inquiète] le plus, c'est qu'au Maroc, ils sont satisfaits jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus » alors qu’en Algérie, « ils sont énervés jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus ».  Enervés au point d’éructer, de menacer et de sanctionner ?! Et c’est le Maroc qui est accusé de ne croire qu’au langage de la force. Le ministre Albares a répondu fermement aux excès algériens, dans les limites de la bienséance et du langage diplomatique. Qu’est-ce qui a empêché les diplomates vétérans de dire à Alger quelques vérités?

Le « Moro » roublard a roulé l’Espagne dans la farine et la « puissance énergétique » qui-n’est-pas-partie-au-différend-sur-le-Sahara n’est pas contente. L’analyse est un peu courte.

Dezcallar regrette le temps où « nous étions très à l'aise. Nous avions une relation forte. Avec [Miguel Angel] Moratinos, nous avons inventé la théorie du matelas d'intérêts dans la relation avec le Maroc et l'Algérie ». Matelas, qui, soit dit en passant, n’a servi à rien, ni avec le Maroc au moment de la crise qui a suivi l’accueil de Brahim Ghali en Espagne, ni avec l’Algérie qui a rappelé son ambassadeur à Madrid, suspendu le Traité d’amitié et interdit tout commerce avec l’Espagne. N’est-ce pas la preuve que le régime algérien est le véritable problème ? Pedro Sanchez l’a bien compris, alors que certains en Espagne continuent malheureusement à nourrir quantité de préjugés et de clichés quand il s’agit du Maroc.

Dezcallar, dans ses mémoires, affirme que « le développement économique espagnol crée un véritable complexe chez le Marocain, qui voit se transformer en nouveaux riches ceux qui , il y a quelques années à peine étaient dans une situation similaire à la sienne ». Totalement faux. D’ailleurs, il rectifie lui-même tout de suite : « Aujourd'hui, cette perception a changé : la crise économique de 2008 a fait que les Marocains nous voient différemment, plus proches, plus vulnérables, moins riches ». Mieux, de nombreux Espagnols, comme autrefois, ont émigré au Maroc pour trouver un emploi. Beaucoup de Marocains voient dans le modèle espagnol réussi un exemple à suivre. Il ne faut pas voir de l’envie là où il n’y en a pas. 

Inexacte aussi la croyance qu’au sud du détroit, on pense que « l'Espagne ne veut pas que le Maroc relève la tête, que nous préférons le voir avec des problèmes au Sahara pour qu'il ne complique pas la vie à Ceuta et Melilla ». La meilleure réponse à cette affirmation est la décision du président Sanchez. Quant à Sebta, Melilla et les iles, il faudrait arrêter de s’exciter sans raison. Bien que je ne sois pas une source officielle autorisée, la revendication marocaine est sur la table et elle y restera le temps qu’il faut, sans gesticulation, le Maroc n’étant pas un adepte du bruit et de la fureur.

L’ambassadeur Dezcallar admet le peu d’intérêt de la majorité de ses compatriotes pour la culture et la langue du Maroc. Il dit : « ils ne savent pas qui était al-Moutamid et n’ont pas lu El collar de la paloma » [Le collier de la colombe, d’Ibn Hazm]. Lorsqu’il s’agit de diplomates envoyés au Maroc, cette ignorance est encore plus regrettable et totalement impardonnable. Il existe probablement des diplomates espagnols  parlant l’arabe, mais je n’en ai jamais connu à Rabat, alors que nous, Marocains, sommes des milliers à parler l’espagnol et nos diplomates en Espagne sont en majorité hispanophones. La réponse du regretté Hassan II à un journaliste français peut être transposée à l’Espagne : « On vous connaît mieux que vous ne nous connaissez.[…] On connaît donc votre grammaire, on connaît votre langue, on connaît votre histoire, on connaît votre société. Vous ne connaissez rien de nous » (France 2, 3 mai 1996). 

Le jour où les diplomates espagnols à Rabat parleront l’arabe ou la darija et comprendront réellement le Maroc, ils surmonteront mieux le mur de l’incompréhension et de la méfiance que certains parmi leurs compatriotes ont dressé. Avec un peu de chance, ils ne confondront pas Amir al-Mouminine et Sultan al-Mouminine, et ne se laisseront pas aller à des plaisanteries douteuses à propos de l’ilot « Leila ». Ils éviteront les remarques désobligeantes, du genre « Así se hacen allí las cosas » (C’est comme ça que se font les choses là-bas) ou « en Marruecos las sorpresas se producían cuando uno menos lo esperaba » (au Maroc les surprises se produisaient quand on s'y attendait le moins). Ces piques rappellent trop les propos ethnocentriques offensants de certains envoyés diplomatiques guindés au Maroc autrefois, parmi lesquels des Espagnols.

L’Espagne a eu raison de quitter le Sahara en 1975 et l’Espagne a eu raison de faire en 2022 le choix du réalisme. Elle a certes donné un sérieux coup de main au Maroc mais ce faisant,  elle a préservé ses intérêts stratégiques. C'est un motif de satisfaction pour les deux pays.

Aux diplomates des deux pays de réfléchir à une feuille de route pour renforcer durablement le « matelas d’intérêts », qui a été passablement troué. En prévision de toute éventualité et, pour parler comme Dezcallar, parce qu’il y va de l’intérêt de l’Espagne, il faut d’ores et déjà imaginer un nouveau partenariat en matière de pêche, secteur vital pour l’Espagne. 

Vale la pena.

lundi 30 janvier 2023

Arrêtez de dénigrer les diplomates !

        De temps à autre, des voix s’élèvent pour critiquer « la diplomatie marocaine » ou « les diplomates marocains », dans une généralisation inadmissible. Toute une profession est mise en cause de manière collective. C’est, sauf meilleure information, le seul cas où un corps entier est visé sans discernement. En effet, je n’ai personnellement encore jamais vu de critique dirigée contre un autre département ministériel et ses agents, ni contre une autre profession, publique ou privée. A-t-on jamais osé émettre une opinion négative sur « les agents d’autorité »/« l’Intérieur » ? sur « les ingénieurs agronomes »/« le ministère de l’agriculture » ? Ou encore sur « les architectes » ? Pourquoi réserver ses flèches uniquement au ministère des affaires étrangères et à ses cadres ? Est-ce parce que certains y voient une espèce de « mur bas » contre lequel on peut se livrer à loisir à toute sorte d’attaques sans risque ? La mise en cause générale « des diplomates », qui sont ainsi mis dans le même sac, ou « de la diplomatie marocaine » (!) est infondée et arbitraire. Elle est aussi excessive.
        Or, - et c’est un grand diplomate qui le dit : « tout ce qui est excessif est insignifiant » (Charles-Maurice de Talleyrand).
        Les diplomates ont pour mission de mettre en œuvre la politique étrangère. La conception de celle-ci n’est pas de leur ressort, ils peuvent donner leur avis et ils sont parfois consultés. Les diplomates en général et les ambassadeurs en particulier agissent selon des instructions et une feuille de route qui est tracée par le ministère des affaires étrangères. Il s’agit non pas de « bureaucratie » mais d’une pratique universelle. Mais il est apparemment moins périlleux de s’en prendre aux diplomates que de mettre en question la politique étrangère. Dénigrer des diplomates nommément désignés qui ne sont plus de ce monde et ne peuvent se défendre, est choquant.
        Les diplomates, parfois à leur corps défendant, sont sous les feux des projecteurs. L’opinion publique s’intéresse de plus en plus aux relations extérieures et suit l’actualité. Tout un chacun a un avis sur telle action ou telle démarche, et c’est tant mieux car les enjeux sont souvent importants. Il peut arriver qu’il y ait ici ou là une insuffisance, une carence ou une lacune, c’est inévitable et c’est le lot de toutes les œuvres humaines. Il y a des diplomates incompétents comme il existe des ingénieurs ou des gouverneurs peu doués, des journalistes médiocres ou des écrivains sans talent. Ce n’est pas une raison pour généraliser et pointer du doigt toute une communauté.
        Les diplomates professionnels connaissent leur métier. Ils étaient pour la plupart  issus de l’Ecole Nationale d’Administration, ils sont aujourd’hui formés à l’Académie des études diplomatiques. Il en va différemment pour ceux qui atterrissent au ministère des affaires étrangères ou qui y obtiennent des postes supérieurs sans aucune préparation. Le plus souvent, il s’agit de personnes qui ne peuvent se prévaloir d'aucune expérience diplomatique. Pire encore, certains n'ont jamais exercé de fonctions de responsabilité, voire ignorent tout de l'administration  de l'Etat (Voir Diplomatica Magazine n°65-2014).
        Ces « invités » se divisent en deux catégories : ceux qui s’engagent en toute modestie et humilité dans l’apprentissage du métier diplomatique et ceux qui se posent en donneurs de leçons. Les premiers parviennent à s’acquitter de leur mission avec plus ou moins de bonheur. Les autres se cantonnent dans un rôle de censeur, éternels insatisfaits, tempêtant contre le ministère des affaires étrangères, multipliant les exigences et s’en prenant à leurs collaborateurs. Ceux-là devraient s’astreindre à une certaine réserve et avoir la décence d’observer de la retenue. N’ayant pas eu le courage de leurs idées en temps voulu, il leur conviendrait notamment, quels que soient leurs griefs ou leur amertume, de s’abstenir d’émettre a posteriori des jugements à l'emporte-pièce.  
        Et puisque c’est de la Question Nationale qu’il s’agit, il faut rappeler qu'au lendemain de la récupération de Saguia el hamra et Oued Eddahab, la diplomatie marocaine s'est trouvée confrontée, du jour au lendemain, sans y avoir été préparée, à une tâche titanesque, avec des moyens modestes.  Les diplomates marocains se sont lancés à corps perdu dans une bataille sans merci, face aux achats de votes, aux résolutions préfabriquées, aux reconnaissances sur commande.  Ils ont été sur tous les fronts, aux quatre coins de la planète, dans des conditions inimaginables, parfois au péril de leur vie dans des pays où il n'y avait ni ambassade marocaine ni infrastructures sanitaires.
        La diplomatie marocaine, officielle et officieuse, a géré l'affaire du Sahara de manière plus qu'honorable. Il a fallu lutter à la fois :

        -    contre les milieux européens hostiles au Maroc (de gauche notamment);
        -    contre des pays africains, sud-américains et caribéens qui voyaient dans le Maroc un "pays agresseur" ;
        -    contre le poids, les pétrodollars et le prestige de l'Algérie, qui, dans les années 70, était à son apogée: leadership à l'ONU, à l'OUA, au sein du Mouvement des Non Alignés et à l'OPEP; "Mecque" des mouvements progressistes;
        -    Contre des milieux espagnols qui estimaient que le gouvernement de Carlos Arias Navarro avait "abandonné" le Sahara en 1976.

        Il a fallu défendre becs et ongles le principe de l’intégrité territoriale sans rejeter un autre    principe, sacro-saint dans le Tiers Monde, celui de l'autodétermination des peuples.
        Dès le départ, le handicap était énorme et la lutte inégale.  Des ambassades ont été ouvertes à la hâte dans des pays où les adversaires du Maroc étaient déjà solidement installés, en particulier en Afrique et en Amérique latine, et où les diplomates marocains n'étaient pas toujours les bienvenus.  Le terrain a cependant été progressivement reconquis, avec patience et détermination. Il reste encore du chemin à parcourir et la vigilance reste de mise.
        Prétendre que les diplomates marocains ont été défaillants, c’est faire injure à des centaines d’agents de l'Etat qui servent leur pays avec abnégation et qui sont à la manœuvre en toute discrétion.  
        Prenons l’exemple de l’Amérique Latine et des Caraïbes. Le Maroc n’a pas d’ambassade résidente dans tous les pays mais il y est efficacement représenté grâce aux accréditations multiples. C’est ainsi que la diplomatie marocaine a pu opérer un retournement spectaculaire dans cette région. Alors qu’une majorité de pays reconnaissait la « rasd », les suspensions et les retraits de reconnaissance se sont succédé depuis le premier pas qui a été effectué par le Pérou en 1996, si bien qu’aujourd’hui les deux camps sont à égalité, même si des retournements se produisent parfois.
        En définitive, les résultats parlent d’eux-mêmes : Le Maroc n’a rien lâché nulle part, il a, au contraire, marqué des points. Nos adversaires n’ont rien obtenu, ni à l’ONU ni ailleurs, et ce n’est pas faute d’avoir essayé depuis près de 50 ans. Ce n’est sûrement pas le fruit du hasard, mais l’aboutissement d’un travail constant et résolu de l’appareil diplomatique national, qui reste mobilisé derrière Sa Majesté le Roi.  
        Une autre critique, récurrente, porte sur la méconnaissance du Maroc dans certaines contrées. Des responsables dans tel ou tel pays « ne connaissent rien du Maroc » nous dit-on, l’ambassade ne fait pas son travail ! Il est temps de faire justice de ce reproche farfelu. La vérité est que les interlocuteurs importants de l’ambassade, ceux qui comptent, qu’ils soient responsables politiques, parlementaires, journalistes ou intellectuels, connaissent suffisamment le Maroc.
        Les contempteurs qui cherchent à régler d’obscurs comptes se trompent de cible. Avant de jeter l'anathème sur la diplomatie marocaine ou donner des leçons aux diplomates, il conviendrait de s’assurer qu’on n’est pas en position d’en recevoir.

mercredi 30 mars 2022

Diplomatie et réseaux sociaux

Un diplomate étranger s’est récemment autorisé une ingérence dans les affaires intérieures du Maroc dans un tweet reprochant indirectement à notre pays sa non-participation à un vote aux Nations Unies. Il a ajouté sur le ton d’un activiste militant : « l’histoire va montrer que la justice vaincra » (!)

Même en faisant la part de la faible maitrise de la langue française, de tels propos sont inadmissibles et c’est ce que les internautes ont clairement et massivement fait comprendre à l’imprudent diplomate. « Vous devez vous taire, Ambassadeur, vous êtes un invité », a titré un site électronique (http://telexpresse.com/174812/).

Tant et si bien que le tweet a été rapidement effacé et son auteur « s’est excusé », non sans préciser que c'était « un malentendu ».

De telles dérives ne sont pas nouvelles parmi le corps diplomatique. Quelques-uns semblent oublier que leur mission première est de représenter (aussi dignement que possible) leur pays et d’œuvrer à développer ou améliorer les relations bilatérales. Pas de donner des leçons, ni de critiquer (en public) les décisions souveraines de l’Etat qui les accueille.

Il y a quelques années, dans un texte publié sur un réseau social, un diplomate en poste à Rabat avait cru devoir critiquer une décision de justice. Après explication et rappel à l’ordre, il s’était rétracté.

Plus récemment, une diplomate avait rendu compte d’un entretien avec un haut responsable marocain en prenant quelques libertés avec la vérité, causant un vif émoi et se mettant dans un grand embarras.

Dans les trois cas, comme dans d’autres, c’est une publication sur les réseaux sociaux qui a soulevé le tollé et le protagoniste a été un diplomate européen.

Le piège des réseaux sociaux

Jadis, avant Internet, lorsque la diplomatie était synonyme de discrétion, les diplomates faisaient des rapports plus ou moins secrets à leur gouvernement. Ils ne s’épanchaient pas dans les médias, ou rarement. Ils se contentaient, à l’occasion, d’exprimer leurs vues en comité restreint, - les cocktails et les dîners diplomatiques sont fait pour ça -, ou s’en tenaient sagement à la traditionnelle réserve diplomatique. Le bon diplomate n’est-il pas, selon Jean-Jacques Rousseau, « celui qui tourne sept fois sa langue dans sa bouche avant de se taire » ?

Aujourd’hui, les diplomates pullulent sur le Net. C’est l’ère de la diplomatie 2.0.

S’adapter à son temps, oui. Tirer profit des outils fantastiques que sont les réseaux sociaux, oui. Mais en faisant attention à ce qu’on écrit car publier, c’est s’exposer et prendre des risques, à moins de se limiter à un pur travail d’information, sans s’aventurer sur le terrain glissant du commentaire ou du jugement. Ce rôle peut être joué par le compte officiel de l’ambassade, sans qu’il soit besoin pour un diplomate en activité d’avoir un compte personnel ex officio sur les réseaux. De la sorte, il y aura moins de sorties de piste.

 

jeudi 18 juin 2020

La nationalité de l’ambassadeur


En 2019, un quotidien français (Le Monde, 6 avril 2019) se demandait si on pouvait être ambassadeur de France après l’avoir été pour le Bénin. La question se posait à l’occasion de la nomination d’un franco-béninois, Jules-Armand Aniambossou, au poste d’ambassadeur de France en Ouganda, alors qu’il avait été ambassadeur du Bénin en France entre 2013 et 2016. Ancien condisciple d’Emmanuel Macron à l’ENA, Aniambossou était depuis août 2017 le coordinateur du Conseil présidentiel pour l’Afrique, « une structure restée en bonne part une coquille vide » selon le journal. 
Cette nomination, inédite en France, avait fait grincer des dents au Quai d’Orsay, et ouvert un débat « à la fois juridique mais aussi sécuritaire ».
Au regard du droit, « un ambassadeur est l’incarnation de la souveraineté de son pays à l’extérieur » rappelait Le Monde, qui soulignait : « Et la souveraineté ne se partage pas ».  
La France non seulement autorise la double nationalité mais n'exige pas des hauts responsables qu'ils renoncent à leur autre nationalité. Le cas le plus emblématique est celui de Manuel Valls, ce franco-espagnol qui a été ministre de l’Intérieur puis Premier ministre en France, avant de briguer, sans succès, la mairie de Barcelone pour retourner de nouveau en France.
Dans quelques pays, les diplomates binationaux ne sont pas nommés dans le pays dont ils possèdent la nationalité.  
Au Maroc, bien que la naturalisation étrangère soit considérée comme une « décision individuelle » n’ayant aucun effet juridique au Maroc, la règle est stricte : « L'acquisition par l'agent diplomatique et consulaire d'une nationalité étrangère entraîne sa révocation des cadres du ministère des affaires étrangères et de la coopération » (Article 58 du décret n° 2-04-534 du 29 décembre 2004 portant statut particulier du personnel du ministère des affaires étrangères et de la coopération, Bulletin officiel n° 5281 du 10/01/2005).
Qu’en est-il de l’ambassadeur ? Ce dernier n’est pas un agent diplomatique au sens du statut de 2004, qui distingue cinq cadres : Chancelier, Attaché, Secrétaire, Conseiller, Ministre plénipotentiaire.
Dans l'ancien statut particulier des agents diplomatiques et consulaires (décret royal n°1182-66 du 9 mars 1967), outre les cinq cadres déjà mentionnés, un sixième cadre était celui de « l'emploi supérieur d'Ambassadeur ».
L'article 14 de ce même texte énonçait: « La dignité d'Ambassadeur est conférée suivant les dispositions de l'article 6 du dahir n° 1-58-008 du 4 Chaâbane 1377 (24 février 1958) portant statut général de la fonction publique ».
Dans le décret de 2004, il n’est plus question d’« emploi supérieur » ou de « dignité ». Le texte ne donne pas de définition des fonctions de l’ambassadeur, se bornant à indiquer « Les ambassadeurs sont nommés par Sa Majesté le Roi » (article 27). Il est précisé, cependant, que dans l’exercice de ses fonctions, l’ambassadeur est soumis aux dispositions du statut (article 28).
Cette dernière disposition est contestable.
Les ambassadeurs ne sont pas des fonctionnaires. Certains ne sont pas des diplomates de carrière et n’ont pas exercé dans l’administration publique. Les fonctions d’ambassadeur n’ouvrent pas voie à titularisation et sont essentiellement révocables. L’ambassadeur est dit en mission (temporaire) et ses fonctions ne peuvent être comparées à celles d’un cadre de la fonction publique, quel que soit son rang. Certains sont, certes, des fonctionnaires, en particulier les cadres du ministère des affaires étrangères, mais l’ambassadeur, dès le moment où il est nommé, n’est plus soumis au statut général de la fonction publique, ni au statut particulier du personnel du ministère des affaires étrangères. Ces deux textes contiennent en effet des dispositions incompatibles avec les fonctions qui sont celles de l’ambassadeur. C’est dire qu’il y a une lacune dans les textes, qui n’ont rien prévu au sujet des ambassadeurs, à l’exception de leur rémunération (Décret du 19.09.1985, BO 3808-ar) et des deux articles précités du statut des agents diplomatiques et consulaires.
Comment a-t-on pu imaginer de faire soumettre les ambassadeurs à un statut particulier ? Ce dernier énonce des règles de discipline, des droits et des devoirs qui s’appliquent à des agents se trouvant « vis-à-vis de l’administration dans une situation statutaire et réglementaire » (article 3 du statut général de la fonction publique, SGFP). Le fonctionnaire étant, comme on le sait, une personne nommée dans un emploi permanent et titularisée dans un grade de la hiérarchie des cadres de l’administration de l’Etat (article 2 du SGFP). Comment, par exemple, rendre applicable aux ambassadeurs une disposition comme celle de l’article 60, qui fait obligation aux agents diplomatiques et consulaires de demander une autorisation avant de contracter mariage ? A quelle instance disciplinaire soumettre un ambassadeur appelé à répondre d’une faute grave commise dans l’exercice de ses fonctions ?
Mariage des agents diplomatiques et consulaires (Article 60 à 62)
Le mariage des agents diplomatiques et consulaires est subordonné à l'autorisation préalable du ministère des affaires étrangères.
Si le conjoint est de nationalité étrangère, la demande est soumise à une commission, qui émet une recommandation en tenant comte des circonstances exceptionnelles. La décision finale relève du ministre, qui peut ne pas suivre l’avis de la commission.
L’inobservation de ces règles constitue une faute grave et entraîne la comparution de l'agent concerné devant le conseil de discipline.
En général, les autorisations de mariage sont accordées sans difficultés majeures. Le ministre des affaires étrangères qui a exercé entre 1977 à 1983, mû par des convictions personnelles, n’a autorisé aucun mariage « mixte », mettant les couples concernés dans un grand embarras à la fois social et financier (les frais des conjoints étrangers n’étant pas pris en charge).
Un autre ministre, probablement pour les mêmes raisons, avait déjà interdit la délivrance de passeports diplomatiques aux « épouses étrangères » (Circulaire n° 1-1280 SG/1 du 13.08.1973). Cette mesure n’a pas fait long feu, tant étaient nombreux les hauts cadres du ministère qui étaient mariés à des non Marocaines. C’est par ce biais, dit-on, que quelques-uns ont pu obtenir une nationalité étrangère. 

Un diplomate est un soldat. Il doit défendre sans réserve les intérêts de son pays. S’il a une double nationalité, il aura fatalement une double allégeance. Son engagement ne sera pas total et il pourra même, éventuellement, être amené à faire un choix. C’est ce qu’exprimait à sa manière feu le roi Hassan II lorsqu’il s’élevait contre l’intégration des émigrés marocains en Europe :
« Pourquoi lui demander, 30 ans après ou 60 ans après, d'aller comme un Français ou comme un Allemand, le drapeau national sur l'épaule, se faire tuer pour l'Allemagne, pour la France ou pour l'Italie ? À mon avis, c'est même immoral, on ne peut pas avoir deux drapeaux, car on ne peut pas oublier l’ancien et on n'a pas tout à fait acquis le nouveau. Il vaut mieux laisser chacun chez soi, mais prôner la fraternité humaine, l'égalité humaine et les droits de l'homme, cela oui, mais l'intégration n'est bonne ni pour l'intégré, ni pour celui qui intègre. »
Conférence de presse, Marrakech, 7 mars 1986
L’accès aux fonctions d’ambassadeur et, en général, à toutes les hautes fonctions, doit être réservé aux seuls nationaux. En 2008, un membre du gouvernement fut déchargé de ses fonctions au motif qu’il s’était vu accorder la nationalité espagnole. La loyauté des hauts commis de l’Etat ne doit pas être sujette à caution. Or elle ne peut pas ne pas l’être dans le cas d’une personne qui a juré ou promis de respecter la constitution d’un autre Etat. Dans certains pays, qui appliquent des règles strictes, un diplomate dont le conjoint est étranger ne pourra pas être ambassadeur. D’autres, moins pointilleux, non seulement autorisent ces nominations, mais vont jusqu’à accréditer l’ambassadeur dans le pays dont son conjoint est originaire.   
Un statut des ambassadeurs est nécessaire. Il s’agira de préciser les attributions de l’ambassadeur et de définir des règles et des mesures pouvant s’appliquer à tous les ambassadeurs, dans la diversité de leur statut ou situation d’origine. La première de ces règles devrait être l’interdiction absolue de la possession d’une autre nationalité.