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samedi 1 juillet 2023

Vale la pena

Si « le Maroc voit de la faiblesse chez l'Espagne, c'est l'annonce de problèmes à court et moyen terme ». C’est un diplomate espagnol, Jorge Dezcallar, qui le dit (El Independiente, 17/06/23). Dezcallar est censé savoir de quoi il parle, il a été ambassadeur d’Espagne au Maroc (1997-2001). Aujourd’hui à la retraite, il continue à s’intéresser au Maroc, pays pour lequel il dit éprouver de l'affection et où il a de très bons amis, après y avoir passé « des années très intenses et heureuses ».

En 2017, il a publié dans plusieurs journaux une chronique intitulée « Le Rif proteste ».  On peut y lire, notamment :

  •      « Les Rifains sont islamisés mais ils ne sont pas arabes et ils désignent avec mépris les habitants de Casablanca ou de Marrakech comme « ces noirs du sud » (sic). Je peux, pour avoir vécu à Al Hoceima, témoigner qu’il n’en est rien. Dans le meilleur des cas, J. Dezcallar généralise à partir d’un cas isolé. Les habitants du nord du Maroc, en particulier à Tanger, se référent au reste du pays comme « Eddakhil », l’intérieur du pays, et à leurs compatriotes comme « Nass eddakhil ».
  • « Le peuple du Rif s'est toujours rebellé contre tous ceux qui ont tenté de le dominer… même les Marocains de Rabat » (resic). Qui peuvent bien être ces « Marocains de Rabat », Dezcallar ne le dit pas.

Après quelques vaticinations sur une éventuelle extension des protestations au reste du pays, Dezcallar indique que « les Rifains se méfient des islamistes et ces derniers se méfient des Rifains ». L’auteur ne dit pas de qui se méfient les Rifains islamistes. Il termine par les inévitables conseils sur la meilleure manière de gérer le Maroc, car, évidemment, il y va de « l’intérêt de l’Espagne ».

Revenons à la déclaration à El Independiente mentionnée au début de ce texte. M. Dezcallar voit le Marocain, au choix, comme un être roublard dont il faut se méfier à tout prix, ou comme un félin prêt à bondir sur sa proie au moindre signe de faiblesse. Le Maroc ne croirait donc pas à un autre langage que celui du rapport de forces. Vision réductrice, inattendue et surprenante chez un diplomate chevronné, doublé d’un homme du renseignement (ancien directeur du CESID, aujourd’hui CNI, le service espagnol d’espionnage).

En 2002, des diplomates et des espions espagnols particulièrement sagaces ont cru que l’envoi de quelques mokhaznis sur le rocher de Taoura (Perejil) était en réalité le prélude à une invasion de Sebta, une « nouvelle marche verte » ont-ils dit. Je ne résiste pas à l’envie de reprendre à mon compte un passage dans le livre de M. Dezcallar : « il me semble parfois incroyable que nos voisins nous connaissent si peu ».  

Si, aujourd’hui, les diplomates et les espions espagnols pensent toujours de cette façon, l’Espagne et le Maroc ont du souci à se faire.  

Les idées très « vieille Espagne » et très belliqueuses de l’ancien président JM Aznar, dont l’arrogance et le style cassant ont tant nui aux relations entre les deux pays, semblent avoir eu de l'influence, même sur ceux qui ne partagent pas ses idées politiques. Le récit, côté espagnol, de l’épisode du Perejil est consternant.

J. Dezcallar, qui était le patron du CESID à l’époque des faits, reconnait que l’ilot n'est pas inclus dans les limites territoriales de Sebta, mais il n’en pense pas moins que le statut de Taoura est « ambigu ». Or, il ne l’est pas, et les responsables espagnols le savent parfaitement. « Perejil » n’a jamais été un territoire espagnol, il existe suffisamment de littérature à ce sujet, y compris d’historiens et de cartographes espagnols. Ce qui n’empêche pas l’ancien ambassadeur de prétendre que son pays a été « agressé ». Quelle meilleure réponse lui donner que la célèbre déclaration du ministre français des affaires étrangères, Michel Jobert, en 1973, à propos de la guerre d’Octobre : « est-ce que tenter de remettre les pieds chez soi constitue forcément une agression imprévue? » Le Maroc n’a pas envahi un territoire étranger, n’a « agressé » personne. Le Maroc n’a pas mobilisé son armée, il a envoyé sur une ile qui lui appartient, pour des raisons qui ne regardent que lui, un détachement d’agents des forces auxiliaires faiblement armés. Dezcallar pense que c’était une « provocation », qui méritait une réponse appropriée, pour ne pas envoyer « à nos amis marocains un signal d'indifférence qui les aurait conduits à se tromper de manière plus grave et avec des conséquences potentiellement beaucoup plus graves dans un avenir proche ». Ahurissant.

Résultat : Branlebas de combat, grand bombage de torse avec déploiement de forces aéronavales et noria de bâtiments de guerre et d’aéronefs dans la baie de Sebta. « Opération militaire impeccable dans sa conception et son exécution » écrit fièrement Dezcallar, qui, d’une salle d’opérations, a suivi en vivo directo la « reconquête » de Taoura. Le testament d’Isabelle la Catholique a dû résonner aux oreilles de certains, qui se sont vus en de nouveaux Leopoldo O'Donnell, « duque de Tetuan ». Toute une armada mobilisée pour déloger trois braves tondus et un pelé, qui dormaient du sommeil du juste avant d’être réveillés par le bruit de l’hélicoptère des intrépides commandos de marine espagnols grimés et armés jusqu’aux dents, qui ont courageusement sauté sur le rocher. Une véritable pitrerie, una payasada. Ce jour-là, l’Espagne s’est donnée en spectacle de bon matin, « a l'alba, y con un fuerte Levante»  (à l'aube, et avec un fort vent d’est), selon le ministre de la défense Federico Trillo. 

Face à un Aznar va-t-en-guerre et mal conseillé, le Maroc a su garder son calme. Heureusement pour le gouvernement espagnol, la diplomatie américaine l’a tiré d’un mauvais pas, lui épargnant de sombrer encore plus dans le ridicule.

Vingt ans plus tard, J. Dezcallar désapprouve la décision du président Pedro Sanchez de reconnaitre la primauté du plan d’autonomie marocain pour le Sahara. Il estime que c’est une erreur d’avoir renoncé au parapluie de l’ONU pour se mettre à découvert, « là où il pleut beaucoup », c’est-à-dire, selon lui, au milieu de la bataille que se livrent le Maroc et l'Algérie. L’Espagne, dit Dezcallar, était jusque-là « à l'aise ». Il aurait voulu que son gouvernement reste dans ce que nous appelons au Maroc sa « zone de confort », à équidistance des deux protagonistes et qu’il contemple en spectateur le match en comptant les coups. Un match dont on ne voit pas l’issue à court ou moyen terme, avec pour résultat le maintien d’un foyer de tension plein de risques à quelques kilomètres de la péninsule et la prolongation du calvaire des otages de Tindouf.

M. Pedro Sanchez  a, de toute évidence, voulu rompre avec la pusillanimité des diplomates et des politiques frileux emmitouflés dans un cocon douillet. Le président, en grand homme politique, a pris une décision forte, audacieuse. Il l’a fait en sachant que, précisément parce que l’Espagne accorde la priorité à une bonne relation avec le Maroc et qu’elle souhaite que la stabilité de ce voisin soit assurée, Madrid devait agir. Je salue de nouveau le courage de M. Sanchez, dont le geste lui a valu bien des avanies et dont il faut espérer qu’un jour l’histoire lui rendra justice. Ce sont des gestes de cette nature qui peuvent contribuer à briser le mur d’incompréhension ou, comme l’écrivait Dezcallar dans ses mémoires (Valió la pena, 2015), le « manque de confiance réciproque » entre le Maroc et l’Espagne. Il listait les griefs respectifs des deux parties, pour conclure que, du côté espagnol, existe la perception que « les Marocains ne sont pas dignes de confiance et que, du Maroc, peuvent venir et, de fait, viennent, des problèmes». La perception qui existe au Maroc est bien plus nuancée: « De l’Espagne peut venir le bien, de l’Espagne peut venir le mal ».

A El Independiente,  Jorge Dezcallar déclare que « tout le commerce espagnol a été perdu » en Algérie, où « on nous traite de "traîtres, canailles ou scélérats" ». A aucun moment, le diplomate vétéran ne s’indigne des insultes algériennes. A aucun moment, il ne met en cause l’Algérie, ni ne s’interroge sur la légitimité de la réaction disproportionnée de ce pays à une décision espagnole souveraine dans une question qui ne regarde pas l’Algérie.  « Le gouvernement espagnol n’a pris aucune décision qui affecte l’Algérie », a précisé pour sa part le ministre espagnol des affaires étrangères José Manuel Albares, qui a ajouté « L'Espagne veut avoir des relations avec l'Algérie basées sur l'amitié, mais aussi sur le respect mutuel, sur l'égalité souveraine des Etats et sur la non-ingérence dans les affaires intérieures ». M. Dezcallar aurait pu rappeler ces quelques principes. Au lieu de cela, il s’est borné à avertir qu’il n’est pas « bon de se battre avec […] une grande puissance énergétique [l'Algérie]. Cela aura un coût ». Cette attitude porte un nom, mais la courtoisie interdit de l’employer. Notons simplement le double langage : cette faiblesse que J. Dezcallar ne veut pas montrer au Maroc, il n’hésite pas à l’étaler devant la soi-disant « puissance énergétique ».  

Le passage le plus outrancier de l’interview est celui où Dezcallar acquiesce à la question de savoir si le climat qui prévaut aujourd'hui au Maroc est à « la jubilation ». L’ancien ambassadeur avoue que ce qui « [l'inquiète] le plus, c'est qu'au Maroc, ils sont satisfaits jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus » alors qu’en Algérie, « ils sont énervés jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus ».  Enervés au point d’éructer, de menacer et de sanctionner ?! Et c’est le Maroc qui est accusé de ne croire qu’au langage de la force. Le ministre Albares a répondu fermement aux excès algériens, dans les limites de la bienséance et du langage diplomatique. Qu’est-ce qui a empêché les diplomates vétérans de dire à Alger quelques vérités?

Le « Moro » roublard a roulé l’Espagne dans la farine et la « puissance énergétique » qui-n’est-pas-partie-au-différend-sur-le-Sahara n’est pas contente. L’analyse est un peu courte.

Dezcallar regrette le temps où « nous étions très à l'aise. Nous avions une relation forte. Avec [Miguel Angel] Moratinos, nous avons inventé la théorie du matelas d'intérêts dans la relation avec le Maroc et l'Algérie ». Matelas, qui, soit dit en passant, n’a servi à rien, ni avec le Maroc au moment de la crise qui a suivi l’accueil de Brahim Ghali en Espagne, ni avec l’Algérie qui a rappelé son ambassadeur à Madrid, suspendu le Traité d’amitié et interdit tout commerce avec l’Espagne. N’est-ce pas la preuve que le régime algérien est le véritable problème ? Pedro Sanchez l’a bien compris, alors que certains en Espagne continuent malheureusement à nourrir quantité de préjugés et de clichés quand il s’agit du Maroc.

Dezcallar, dans ses mémoires, affirme que « le développement économique espagnol crée un véritable complexe chez le Marocain, qui voit se transformer en nouveaux riches ceux qui , il y a quelques années à peine étaient dans une situation similaire à la sienne ». Totalement faux. D’ailleurs, il rectifie lui-même tout de suite : « Aujourd'hui, cette perception a changé : la crise économique de 2008 a fait que les Marocains nous voient différemment, plus proches, plus vulnérables, moins riches ». Mieux, de nombreux Espagnols, comme autrefois, ont émigré au Maroc pour trouver un emploi. Beaucoup de Marocains voient dans le modèle espagnol réussi un exemple à suivre. Il ne faut pas voir de l’envie là où il n’y en a pas. 

Inexacte aussi la croyance qu’au sud du détroit, on pense que « l'Espagne ne veut pas que le Maroc relève la tête, que nous préférons le voir avec des problèmes au Sahara pour qu'il ne complique pas la vie à Ceuta et Melilla ». La meilleure réponse à cette affirmation est la décision du président Sanchez. Quant à Sebta, Melilla et les iles, il faudrait arrêter de s’exciter sans raison. Bien que je ne sois pas une source officielle autorisée, la revendication marocaine est sur la table et elle y restera le temps qu’il faut, sans gesticulation, le Maroc n’étant pas un adepte du bruit et de la fureur.

L’ambassadeur Dezcallar admet le peu d’intérêt de la majorité de ses compatriotes pour la culture et la langue du Maroc. Il dit : « ils ne savent pas qui était al-Moutamid et n’ont pas lu El collar de la paloma » [Le collier de la colombe, d’Ibn Hazm]. Lorsqu’il s’agit de diplomates envoyés au Maroc, cette ignorance est encore plus regrettable et totalement impardonnable. Il existe probablement des diplomates espagnols  parlant l’arabe, mais je n’en ai jamais connu à Rabat, alors que nous, Marocains, sommes des milliers à parler l’espagnol et nos diplomates en Espagne sont en majorité hispanophones. La réponse du regretté Hassan II à un journaliste français peut être transposée à l’Espagne : « On vous connaît mieux que vous ne nous connaissez.[…] On connaît donc votre grammaire, on connaît votre langue, on connaît votre histoire, on connaît votre société. Vous ne connaissez rien de nous » (France 2, 3 mai 1996). 

Le jour où les diplomates espagnols à Rabat parleront l’arabe ou la darija et comprendront réellement le Maroc, ils surmonteront mieux le mur de l’incompréhension et de la méfiance que certains parmi leurs compatriotes ont dressé. Avec un peu de chance, ils ne confondront pas Amir al-Mouminine et Sultan al-Mouminine, et ne se laisseront pas aller à des plaisanteries douteuses à propos de l’ilot « Leila ». Ils éviteront les remarques désobligeantes, du genre « Así se hacen allí las cosas » (C’est comme ça que se font les choses là-bas) ou « en Marruecos las sorpresas se producían cuando uno menos lo esperaba » (au Maroc les surprises se produisaient quand on s'y attendait le moins). Ces piques rappellent trop les propos ethnocentriques offensants de certains envoyés diplomatiques guindés au Maroc autrefois, parmi lesquels des Espagnols.

L’Espagne a eu raison de quitter le Sahara en 1975 et l’Espagne a eu raison de faire en 2022 le choix du réalisme. Elle a certes donné un sérieux coup de main au Maroc mais ce faisant,  elle a préservé ses intérêts stratégiques. C'est un motif de satisfaction pour les deux pays.

Aux diplomates des deux pays de réfléchir à une feuille de route pour renforcer durablement le « matelas d’intérêts », qui a été passablement troué. En prévision de toute éventualité et, pour parler comme Dezcallar, parce qu’il y va de l’intérêt de l’Espagne, il faut d’ores et déjà imaginer un nouveau partenariat en matière de pêche, secteur vital pour l’Espagne. 

Vale la pena.

dimanche 23 mai 2021

Taoura, un ilot marocain

En juillet 2002, le Maroc et l’Espagne faillirent entrer en guerre à cause d’un bout d’île dont peu de personnes avaient entendu parler jusqu’alors, et que beaucoup auraient été bien en peine de situer sur la carte. Même son nom n’était pas sûr : Isla del Perejil pour les Espagnols, Taoura pour le Maroc ou Mā’dnouss (Leila ou Lila n’est, semble-t-il, que la déformation de La Isla, l’ile). Ce rocher a eu une histoire mouvementée. Au XIXème siècle, différentes puissances ont essayé de s’en emparer et il s’est trouvé plusieurs fois au centre de querelles entre le Maroc et l’Espagne.

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L’île de Taoura se trouve à 200 mètres de la côte méditerranéenne du Maroc, face au Jbel Mousa, entre la pointe Leona et la baie d’Almanza. L’ilot rocheux, d’une superficie de 13,5 hectares est recouvert de crithmum maritimum (fenouil de mer, ou persil), d’où son nom. On pense que l’île de Kalypso, l’île de la Nymphe aux Cavernes profondes, la fille d’Atlas-Abila, décrite par Homère dans l’Odyssée n’est autre que Taoura.

Située dans le passage le plus fréquenté du monde, le détroit de Gibraltar, l’île fut convoitée aussi bien par l’Angleterre que par l’Espagne. Pendant une bonne partie du XIXème siècle, ces deux pays se livrèrent au jeu du chat et de la souris, s’observant mutuellement, attentifs au statut de l’ilot. Dans le triangle formé par Gibraltar, base anglaise, Tanger, ville marocaine et Sebta, enclave espagnole, l’ilot était un poste avancé stratégique à courte distance de Sebta sur lequel les deux puissances veillaient jalousement. A défaut de se l’approprier, il fallait maintenir le statu quo.

L’ilot fut occupé par les Anglais pendant la guerre d’indépendance des colonies d’Amérique (1775-1783) et, de nouveau, en mars 1808, pendant la guerre entre l’Angleterre et la France. En effet, après l’entrée des troupes de Napoléon 1er en Espagne, alliée de la France, le sultan Moulay Slimane autorisa les Anglais à occuper l’ilot. L’Angleterre essaya de « s’emparer par surprise » de l’île, qu’elle occupa et fortifia. Cependant, à la demande de la France, le sultan Moulay Slimane protesta énergiquement et, sous menace de guerre, obligea les forces anglaises à abandonner l’ilot. Cette version des faits, comme on le verra ci-après, n’est pas exacte. En réalité, Moulay Slimane, alarmé par la conquête de la péninsule ibérique par Napoléon, craignait une invasion française. Talleyrand, en 1806, avait annoncé au pacha de Larache, Mohamed Ben Abdeslam Slaoui, l’occupation imminente de Sebta, invitant le sultan à se ranger aux côtés de la France plutôt que l’Angleterre. C’est pourquoi Moulay Slimane proposa aux Anglais une alliance militaire en vue de mettre fin à l’occupation de Sebta par l’Espagne. Dans une lettre au consul britannique à Tanger, James Green, en date du 25 avril 1808, Slaoui proposa une opération militaire conjointe, les troupes marocaines assiégeant le préside tandis que la marine anglaise lui imposait un blocus. Il proposa également, si nécessaire, un débarquement de troupes anglaises en territoire marocain. Le gouvernement anglais, ayant toujours présent à l’esprit le souci de défendre Gibraltar et d’assurer son approvisionnement depuis Tanger, prit la proposition marocaine au sérieux et donna en conséquence des ordres à la garnison de Gibraltar. Un officier se rendit à Tanger où il demanda la permission de débarquer des troupes sur l’île de Taoura. Le Makhzen accepta sans hésiter, en exigeant cependant que le gouvernement britannique s’engage à évacuer l’île dès la levée du blocus de Sebta.

Cependant, l’évolution de la situation politique en Espagne et les premiers revers militaires de Napoléon dans ce pays firent changer les Anglais d’avis, à la grande déception de Moulay Slimane, désormais sans illusions sur une éventuelle alliance avec les « Chrétiens » (un siècle auparavant, Moulay Ismaïl avait vainement tenté de former une alliance avec la France contre l’Espagne). Le blocus de Sebta n’eut pas lieu.

L’occupation anglaise fut qualifiée par les Français d’« agression bien manifeste » et Napoléon, dans une lettre comminatoire à Moulay Slimane, lui reprocha de prendre parti pour l’Angleterre et brandit la menace de la guerre. Le consul général français à Tanger, Michel Ange d'Ornano, envoyé spécial à Fès en qualité d’ambassadeur, fut reçu par Moulay Abdeslam, frère du sultan, auquel il affirma : « le Maroc devient de jour en jour une colonie anglaise ». Il ajouta que l’occupation de l’îlot par les Anglais contredisait la neutralité marocaine. Moulay Abdeslam, irrité, lui répondit que le Maroc observait une neutralité absolue et ne faisait la guerre qu’à ceux qui le voulaient.

L’Espagne, de son côté, fit remettre par son consul à Tanger une protestation « énergique » à la Cour marocaine, demandant l’expulsion des Anglais. Après quelques hésitations, Moulay Slimane décida d’ignorer la démarche espagnole appuyée par la France. Le pacha Slaoui, dans une note du 5 mai 1808 fit savoir au consul d’Espagne que le sultan « ne souhaitant pas pour le moment occuper [l’ilot], ceux qui y ont établi une garnison n’ont pas été expulsés », mais qu’il ordonnera de le faire si cette occupation porte préjudice à ses sujets. Il ajouta que le soin était cependant laissé à « qui peut le faire » de bouter dehors les Anglais, car le sultan voulait traiter toutes les nations sur un pied d’égalité.

Les soldats anglais restèrent sur Taoura et ne s’en retirèrent que quand la guerre avec la France fut finie. 

A partir de 1824, et surtout en 1831, les Anglais essayèrent de prendre pied au Maroc, plus précisément dans la zone de Ksar Sghir, où ils voulaient installer un poste d’observation militaire, mais sans succès.

L’importance stratégique de la petite île n’a pas échappé à d’autres pays, comme les Etats-Unis d’Amérique, qui ont essayé en 1836 d’obtenir la concession de la petite île pour y installer un établissement commercial et une station de charbon. Les consuls d’Angleterre, d’Espagne et de France, pour une fois unis, firent front commun et réussirent à faire avorter le projet.

En juin 1842, dans un contexte de rivalité exacerbée entre l’Angleterre et la France, le consul britannique se réunit avec le sultan à Meknès, et de nouvelles rumeurs circulèrent au sujet de tractations concernant Taoura. Selon le consul espagnol à Tanger, son collègue britannique avait pour mission, entre autres, d’obtenir la cession de l’ilot, contre la promesse d’une fourniture d’armes en cas de conflit armé avec la France.

En 1848, après avoir occupé les îles Zaffarines, le gouvernement espagnol voulut, à la faveur de la négociation avec le Maroc au sujet des limites de la zone neutre de Sebta, se faire reconnaître des « droits » sur Perejil. Le gouvernement espagnol fondait ses prétentions sur des arguments géographiques et historiques. Selon Madrid, l'îlot étant, de par sa proximité, une « dépendance » de Sebta, lui aurait été transmis avec cette ville par le Portugal en 1580. Or, comme le fait remarquer un auteur français, Rouard de Card, « l’îlot apparaît comme étant le prolongement non pas du massif qui constitue la presqu’île de Ceuta, mais du massif qui constitue le Djebel-Mousa ». Même constatation chez un auteur espagnol, Tello Amondareyn, qui note en 1897 que l’îlot paraît être « une extension des socles granitiques de Jebel Belyounech - una prolongacion de los estribos graniticos de sierra Bullones ». L’Angleterre s’opposa fermement aux prétentions espagnoles et essaya même d’occuper, une nouvelle fois, l’ilot mais l’armée espagnole fit une démonstration de force, obligeant le gouvernement de Londres à renoncer à son projet.

En 1859, des « difficultés diplomatiques » surgirent à nouveau entre l’Angleterre et l’Espagne à propos de l’île.

L’argument géographique ayant montré ses limites, le gouvernement espagnol changea de thèse, affirmant que l'îlot n’appartenait à personne (res nullius) et pouvait, en conséquence, être acquis par occupation. En 1887, après le naufrage de trois navires sur la côte marocaine, l’Espagne entreprit de construire un phare sur l’ilot, sans consulter le gouvernement marocain. L’Angleterre rendit à l’Espagne la monnaie de sa pièce, en l’obligeant à retirer le drapeau qu’elle avait hissé sur l’ilot. Selon une autre version, des troupes marocaines détruisirent le poteau que les Espagnols y avaient planté, retirèrent le drapeau espagnol et occupèrent l’ilot. La presse espagnole lança une violente campagne contre le gouvernement accusé de passivité dans la défense de la souveraineté espagnole. Les journaux publièrent une carte des possessions espagnoles au nord du Maroc confectionnée en 1850 par un géographe militaire, Francisco Coello, et dans laquelle figurait la Isla del Perejil. En 1887, le ministre d’Etat (affaires étrangères) Segismundo Moret y Prendergast déclara aux Cortès que Perejil appartenait à l’Espagne, mais l’année suivante, il se rétracta et soutint le contraire, affirmant : « Il est indubitable que, dans un premier temps, sans examiner l’historique de la question, peut-être en s'appuyant sur la carte de M. Coello ou en écoutant des excitations intéressées d'une puissance, on a cru que l'île était espagnole; et il ne fait pas de doute non plus que le ministre de Sa Majesté à Tanger n'a pas été consulté en temps voulu, [...] et que, en définitive, nous avons compromis notre prestige, nous avons donné un triste spectacle à l'Europe et nous avons servi de jouets aux ennemis des intérêts espagnols. »

Son successeur, Alejandro Groizard, déclara en 1894 : « Nous pouvons avoir des titres anciens pour prétendre quelque chose sur l'île de Perejil, mais ils ne sont pas clairs et indiscutables ». Il ajouta : « au cours du siècle actuel, l'Espagne a fait des actes conformes à la souveraineté du sultan, comme l’ont fait toutes les nations de l'Europe, et, par conséquent, il serait quelque peu importun pour le gouvernement espagnol de prétendre que cette île lui appartient ». Un auteur espagnol a fait observer, à propos de l’inclusion de l’île dans la liste des possessions espagnoles d’outre-mer, qui fut dressée par Pascual Madoz dans son Diccionario geográfico, estadístico, histórico de España y sus posesiones de Ultramar (1849). : « D'après la légation d'Espagne au Maroc, il n'y a pas de renseignements sur la possession de cet îlot par l'Espagne. Il doit donc appartenir au Maroc ».

Le gouvernement espagnol fut accusé de mollesse. Au lieu de se contenter de prendre acte des démentis marocains et anglais, estimait-on, il devait réaffirmer avec force « les droits » de l’Espagne sur l’ilot et en réclamer la souveraineté. En réalité, les hésitations des autorités espagnoles étaient compréhensibles car elles manquaient de preuves de l’appartenance de Taoura à l’Espagne.

Le sultan Moulay Hassan ordonna de monter la garde sur l’île et songea même à y faire construire une redoute. C’est le sens des instructions qu’il donna en 1887 au gouverneur de Tanger, qui dépêcha sur les lieux une commission technique chargée de réaliser une étude sur la faisabilité du projet. Le rapport des experts fut envoyé au sultan qui, après des ordres et des contre-ordres, décida finalement, une année plus tard, de surseoir à la construction du fort jusqu’à sa visite sur place.  

     En 1893, le bruit courut que le Maroc avait cédé Taoura à l’Angleterre, ce qui inquiéta fortement en Espagne, où la question fut évoquée au parlement. La visite à Tanger d’un lord de l'amirauté et d’un haut fonctionnaire du ministère britannique de la guerre donna de la consistance à la rumeur. Un démenti officiel du Naïb Essoltane Torrès, suivi d’un autre du gouvernement britannique mirent fin aux spéculations. En décembre 1894, la presse madrilène annonça que le ministre anglais à Tanger, Ernest Satow, demandait la cession de l’ilot. En réalité, Satow avait bien parlé de Taoura avec le Grand vizir Ba Ahmed, mais n’avait toutefois demandé qu’un bail pour un exploitant agricole anglais. En contrepartie, l’Angleterre aurait appuyé le Maroc face à la France dans la question du Touat, mais Ba Ahmed avait refusé. C’est le ministre allemand, Tattenbach, qui fut chargé par son gouvernement de défendre auprès du Makhzen l’idée de la cession de l’île à l’Angleterre, pour pousser ce pays à sortir de son isolement face à l’Espagne et à la France et, surtout, empêcher une entente contre la Triplice (« Triple Alliance », conclue en 1882 entre l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Italie.). Ba Ahmed refusa de céder le moindre pouce du territoire marocain et fit, de nouveau, occuper l’ilot. Taoura resta présente dans l’esprit du sultan Moulay Abdelaziz, comme elle l’avait été dans les préoccupations de son père. En 1895, le sultan demanda un croquis et un relevé topographique de l’île et rappela à Torrès de veiller à ce que la garde y soit assurée et que « le drapeau du Makhzen » y soit arboré. Le caïd de Tanger confirma qu’une garde avait été installée sur l’île. En 1897, Moulay Abdelaziz ordonna à Torrès de faire construire sur l’ilot Mā’dnouss une prison de bonnes dimensions. Toutefois, il ne semble pas que ce projet ait été mis en œuvre. En 1902, de nouvelles rumeurs, vite démenties, coururent en Espagne sur des négociations entre le Maroc et l’Angleterre pour la cession de l’île. En juin 1901, des explorateurs trouvèrent sur le rocher « un vieux drapeau marocain couché par le vent ».

 Taoura aux mains d’une puissance hostile avait-elle réellement une valeur militaire ? Un auteur espagnol, en 1895, en doute : « A moins de dominer auparavant les hauteurs voisines de Sierra Bullones, l'île du Perejil n'a aucune valeur, ni stratégique ni autre ».

 En définitive, Taoura/Mā’dnouss resta marocaine grâce à la rivalité entre les puissances européennes. A partir de 1912, l’ilot passera, avec la zone nord, sous protectorat espagnol et on n’en entendra plus parler jusqu’à l’incident de 2002.

Source : La diplomatie dans le Maroc d’autrefois, Ali Achour, Rabat, 2018.