samedi 1 juillet 2023

Vale la pena

Si « le Maroc voit de la faiblesse chez l'Espagne, c'est l'annonce de problèmes à court et moyen terme ». C’est un diplomate espagnol, Jorge Dezcallar, qui le dit (El Independiente, 17/06/23). Dezcallar est censé savoir de quoi il parle, il a été ambassadeur d’Espagne au Maroc (1997-2001). Aujourd’hui à la retraite, il continue à s’intéresser au Maroc, pays pour lequel il dit éprouver de l'affection et où il a de très bons amis, après y avoir passé « des années très intenses et heureuses ».

En 2017, il a publié dans plusieurs journaux une chronique intitulée « Le Rif proteste ».  On peut y lire, notamment :

  •      « Les Rifains sont islamisés mais ils ne sont pas arabes et ils désignent avec mépris les habitants de Casablanca ou de Marrakech comme « ces noirs du sud » (sic). Je peux, pour avoir vécu à Al Hoceima, témoigner qu’il n’en est rien. Dans le meilleur des cas, J. Dezcallar généralise à partir d’un cas isolé. Les habitants du nord du Maroc, en particulier à Tanger, se référent au reste du pays comme « Eddakhil », l’intérieur du pays, et à leurs compatriotes comme « Nass eddakhil ».
  • « Le peuple du Rif s'est toujours rebellé contre tous ceux qui ont tenté de le dominer… même les Marocains de Rabat » (resic). Qui peuvent bien être ces « Marocains de Rabat », Dezcallar ne le dit pas.

Après quelques vaticinations sur une éventuelle extension des protestations au reste du pays, Dezcallar indique que « les Rifains se méfient des islamistes et ces derniers se méfient des Rifains ». L’auteur ne dit pas de qui se méfient les Rifains islamistes. Il termine par les inévitables conseils sur la meilleure manière de gérer le Maroc, car, évidemment, il y va de « l’intérêt de l’Espagne ».

Revenons à la déclaration à El Independiente mentionnée au début de ce texte. M. Dezcallar voit le Marocain, au choix, comme un être roublard dont il faut se méfier à tout prix, ou comme un félin prêt à bondir sur sa proie au moindre signe de faiblesse. Le Maroc ne croirait donc pas à un autre langage que celui du rapport de forces. Vision réductrice, inattendue et surprenante chez un diplomate chevronné, doublé d’un homme du renseignement (ancien directeur du CESID, aujourd’hui CNI, le service espagnol d’espionnage).

En 2002, des diplomates et des espions espagnols particulièrement sagaces ont cru que l’envoi de quelques mokhaznis sur le rocher de Taoura (Perejil) était en réalité le prélude à une invasion de Sebta, une « nouvelle marche verte » ont-ils dit. Je ne résiste pas à l’envie de reprendre à mon compte un passage dans le livre de M. Dezcallar : « il me semble parfois incroyable que nos voisins nous connaissent si peu ».  

Si, aujourd’hui, les diplomates et les espions espagnols pensent toujours de cette façon, l’Espagne et le Maroc ont du souci à se faire.  

Les idées très « vieille Espagne » et très belliqueuses de l’ancien président JM Aznar, dont l’arrogance et le style cassant ont tant nui aux relations entre les deux pays, semblent avoir eu de l'influence, même sur ceux qui ne partagent pas ses idées politiques. Le récit, côté espagnol, de l’épisode du Perejil est consternant.

J. Dezcallar, qui était le patron du CESID à l’époque des faits, reconnait que l’ilot n'est pas inclus dans les limites territoriales de Sebta, mais il n’en pense pas moins que le statut de Taoura est « ambigu ». Or, il ne l’est pas, et les responsables espagnols le savent parfaitement. « Perejil » n’a jamais été un territoire espagnol, il existe suffisamment de littérature à ce sujet, y compris d’historiens et de cartographes espagnols. Ce qui n’empêche pas l’ancien ambassadeur de prétendre que son pays a été « agressé ». Quelle meilleure réponse lui donner que la célèbre déclaration du ministre français des affaires étrangères, Michel Jobert, en 1973, à propos de la guerre d’Octobre : « est-ce que tenter de remettre les pieds chez soi constitue forcément une agression imprévue? » Le Maroc n’a pas envahi un territoire étranger, n’a « agressé » personne. Le Maroc n’a pas mobilisé son armée, il a envoyé sur une ile qui lui appartient, pour des raisons qui ne regardent que lui, un détachement d’agents des forces auxiliaires faiblement armés. Dezcallar pense que c’était une « provocation », qui méritait une réponse appropriée, pour ne pas envoyer « à nos amis marocains un signal d'indifférence qui les aurait conduits à se tromper de manière plus grave et avec des conséquences potentiellement beaucoup plus graves dans un avenir proche ». Ahurissant.

Résultat : Branlebas de combat, grand bombage de torse avec déploiement de forces aéronavales et noria de bâtiments de guerre et d’aéronefs dans la baie de Sebta. « Opération militaire impeccable dans sa conception et son exécution » écrit fièrement Dezcallar, qui, d’une salle d’opérations, a suivi en vivo directo la « reconquête » de Taoura. Le testament d’Isabelle la Catholique a dû résonner aux oreilles de certains, qui se sont vus en de nouveaux Leopoldo O'Donnell, « duque de Tetuan ». Toute une armada mobilisée pour déloger trois braves tondus et un pelé, qui dormaient du sommeil du juste avant d’être réveillés par le bruit de l’hélicoptère des intrépides commandos de marine espagnols grimés et armés jusqu’aux dents, qui ont courageusement sauté sur le rocher. Une véritable pitrerie, una payasada. Ce jour-là, l’Espagne s’est donnée en spectacle de bon matin, « a l'alba, y con un fuerte Levante»  (à l'aube, et avec un fort vent d’est), selon le ministre de la défense Federico Trillo. 

Face à un Aznar va-t-en-guerre et mal conseillé, le Maroc a su garder son calme. Heureusement pour le gouvernement espagnol, la diplomatie américaine l’a tiré d’un mauvais pas, lui épargnant de sombrer encore plus dans le ridicule.

Vingt ans plus tard, J. Dezcallar désapprouve la décision du président Pedro Sanchez de reconnaitre la primauté du plan d’autonomie marocain pour le Sahara. Il estime que c’est une erreur d’avoir renoncé au parapluie de l’ONU pour se mettre à découvert, « là où il pleut beaucoup », c’est-à-dire, selon lui, au milieu de la bataille que se livrent le Maroc et l'Algérie. L’Espagne, dit Dezcallar, était jusque-là « à l'aise ». Il aurait voulu que son gouvernement reste dans ce que nous appelons au Maroc sa « zone de confort », à équidistance des deux protagonistes et qu’il contemple en spectateur le match en comptant les coups. Un match dont on ne voit pas l’issue à court ou moyen terme, avec pour résultat le maintien d’un foyer de tension plein de risques à quelques kilomètres de la péninsule et la prolongation du calvaire des otages de Tindouf.

M. Pedro Sanchez  a, de toute évidence, voulu rompre avec la pusillanimité des diplomates et des politiques frileux emmitouflés dans un cocon douillet. Le président, en grand homme politique, a pris une décision forte, audacieuse. Il l’a fait en sachant que, précisément parce que l’Espagne accorde la priorité à une bonne relation avec le Maroc et qu’elle souhaite que la stabilité de ce voisin soit assurée, Madrid devait agir. Je salue de nouveau le courage de M. Sanchez, dont le geste lui a valu bien des avanies et dont il faut espérer qu’un jour l’histoire lui rendra justice. Ce sont des gestes de cette nature qui peuvent contribuer à briser le mur d’incompréhension ou, comme l’écrivait Dezcallar dans ses mémoires (Valió la pena, 2015), le « manque de confiance réciproque » entre le Maroc et l’Espagne. Il listait les griefs respectifs des deux parties, pour conclure que, du côté espagnol, existe la perception que « les Marocains ne sont pas dignes de confiance et que, du Maroc, peuvent venir et, de fait, viennent, des problèmes». La perception qui existe au Maroc est bien plus nuancée: « De l’Espagne peut venir le bien, de l’Espagne peut venir le mal ».

A El Independiente,  Jorge Dezcallar déclare que « tout le commerce espagnol a été perdu » en Algérie, où « on nous traite de "traîtres, canailles ou scélérats" ». A aucun moment, le diplomate vétéran ne s’indigne des insultes algériennes. A aucun moment, il ne met en cause l’Algérie, ni ne s’interroge sur la légitimité de la réaction disproportionnée de ce pays à une décision espagnole souveraine dans une question qui ne regarde pas l’Algérie.  « Le gouvernement espagnol n’a pris aucune décision qui affecte l’Algérie », a précisé pour sa part le ministre espagnol des affaires étrangères José Manuel Albares, qui a ajouté « L'Espagne veut avoir des relations avec l'Algérie basées sur l'amitié, mais aussi sur le respect mutuel, sur l'égalité souveraine des Etats et sur la non-ingérence dans les affaires intérieures ». M. Dezcallar aurait pu rappeler ces quelques principes. Au lieu de cela, il s’est borné à avertir qu’il n’est pas « bon de se battre avec […] une grande puissance énergétique [l'Algérie]. Cela aura un coût ». Cette attitude porte un nom, mais la courtoisie interdit de l’employer. Notons simplement le double langage : cette faiblesse que J. Dezcallar ne veut pas montrer au Maroc, il n’hésite pas à l’étaler devant la soi-disant « puissance énergétique ».  

Le passage le plus outrancier de l’interview est celui où Dezcallar acquiesce à la question de savoir si le climat qui prévaut aujourd'hui au Maroc est à « la jubilation ». L’ancien ambassadeur avoue que ce qui « [l'inquiète] le plus, c'est qu'au Maroc, ils sont satisfaits jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus » alors qu’en Algérie, « ils sont énervés jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus ».  Enervés au point d’éructer, de menacer et de sanctionner ?! Et c’est le Maroc qui est accusé de ne croire qu’au langage de la force. Le ministre Albares a répondu fermement aux excès algériens, dans les limites de la bienséance et du langage diplomatique. Qu’est-ce qui a empêché les diplomates vétérans de dire à Alger quelques vérités?

Le « Moro » roublard a roulé l’Espagne dans la farine et la « puissance énergétique » qui-n’est-pas-partie-au-différend-sur-le-Sahara n’est pas contente. L’analyse est un peu courte.

Dezcallar regrette le temps où « nous étions très à l'aise. Nous avions une relation forte. Avec [Miguel Angel] Moratinos, nous avons inventé la théorie du matelas d'intérêts dans la relation avec le Maroc et l'Algérie ». Matelas, qui, soit dit en passant, n’a servi à rien, ni avec le Maroc au moment de la crise qui a suivi l’accueil de Brahim Ghali en Espagne, ni avec l’Algérie qui a rappelé son ambassadeur à Madrid, suspendu le Traité d’amitié et interdit tout commerce avec l’Espagne. N’est-ce pas la preuve que le régime algérien est le véritable problème ? Pedro Sanchez l’a bien compris, alors que certains en Espagne continuent malheureusement à nourrir quantité de préjugés et de clichés quand il s’agit du Maroc.

Dezcallar, dans ses mémoires, affirme que « le développement économique espagnol crée un véritable complexe chez le Marocain, qui voit se transformer en nouveaux riches ceux qui , il y a quelques années à peine étaient dans une situation similaire à la sienne ». Totalement faux. D’ailleurs, il rectifie lui-même tout de suite : « Aujourd'hui, cette perception a changé : la crise économique de 2008 a fait que les Marocains nous voient différemment, plus proches, plus vulnérables, moins riches ». Mieux, de nombreux Espagnols, comme autrefois, ont émigré au Maroc pour trouver un emploi. Beaucoup de Marocains voient dans le modèle espagnol réussi un exemple à suivre. Il ne faut pas voir de l’envie là où il n’y en a pas. 

Inexacte aussi la croyance qu’au sud du détroit, on pense que « l'Espagne ne veut pas que le Maroc relève la tête, que nous préférons le voir avec des problèmes au Sahara pour qu'il ne complique pas la vie à Ceuta et Melilla ». La meilleure réponse à cette affirmation est la décision du président Sanchez. Quant à Sebta, Melilla et les iles, il faudrait arrêter de s’exciter sans raison. Bien que je ne sois pas une source officielle autorisée, la revendication marocaine est sur la table et elle y restera le temps qu’il faut, sans gesticulation, le Maroc n’étant pas un adepte du bruit et de la fureur.

L’ambassadeur Dezcallar admet le peu d’intérêt de la majorité de ses compatriotes pour la culture et la langue du Maroc. Il dit : « ils ne savent pas qui était al-Moutamid et n’ont pas lu El collar de la paloma » [Le collier de la colombe, d’Ibn Hazm]. Lorsqu’il s’agit de diplomates envoyés au Maroc, cette ignorance est encore plus regrettable et totalement impardonnable. Il existe probablement des diplomates espagnols  parlant l’arabe, mais je n’en ai jamais connu à Rabat, alors que nous, Marocains, sommes des milliers à parler l’espagnol et nos diplomates en Espagne sont en majorité hispanophones. La réponse du regretté Hassan II à un journaliste français peut être transposée à l’Espagne : « On vous connaît mieux que vous ne nous connaissez.[…] On connaît donc votre grammaire, on connaît votre langue, on connaît votre histoire, on connaît votre société. Vous ne connaissez rien de nous » (France 2, 3 mai 1996). 

Le jour où les diplomates espagnols à Rabat parleront l’arabe ou la darija et comprendront réellement le Maroc, ils surmonteront mieux le mur de l’incompréhension et de la méfiance que certains parmi leurs compatriotes ont dressé. Avec un peu de chance, ils ne confondront pas Amir al-Mouminine et Sultan al-Mouminine, et ne se laisseront pas aller à des plaisanteries douteuses à propos de l’ilot « Leila ». Ils éviteront les remarques désobligeantes, du genre « Así se hacen allí las cosas » (C’est comme ça que se font les choses là-bas) ou « en Marruecos las sorpresas se producían cuando uno menos lo esperaba » (au Maroc les surprises se produisaient quand on s'y attendait le moins). Ces piques rappellent trop les propos ethnocentriques offensants de certains envoyés diplomatiques guindés au Maroc autrefois, parmi lesquels des Espagnols.

L’Espagne a eu raison de quitter le Sahara en 1975 et l’Espagne a eu raison de faire en 2022 le choix du réalisme. Elle a certes donné un sérieux coup de main au Maroc mais ce faisant,  elle a préservé ses intérêts stratégiques. C'est un motif de satisfaction pour les deux pays.

Aux diplomates des deux pays de réfléchir à une feuille de route pour renforcer durablement le « matelas d’intérêts », qui a été passablement troué. En prévision de toute éventualité et, pour parler comme Dezcallar, parce qu’il y va de l’intérêt de l’Espagne, il faut d’ores et déjà imaginer un nouveau partenariat en matière de pêche, secteur vital pour l’Espagne. 

Vale la pena.

vendredi 28 avril 2023

Un fléau

 

« On peut diviser en deux classes les gens réduits à solliciter les bienfaits des riches : les pauvres valides et les pauvres invalides. Donnez du travail aux uns et du soulagement aux autres, il n'y aura plus de mendiants. Hors de ces deux classes, tout homme qui mendierait, serait nécessairement un fainéant ou un vagabond, et alors, pour la même raison que l'humanité réclame en faveur des premiers, la justice doit s'élever contre les autres ».

Mémoire sur la mendicité, M. Bannefroy, Paris, 1791.

Un message appelant au « boycott » des mendiants professionnels circule sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas la première fois – et ce ne sera sûrement pas la dernière.

Le phénomène de la mendicité ne cesse de prendre de l’ampleur. Les mendiants sont partout : dans la rue, dans les souks, les moussems, les stations d’autocars et de bus, à l’entrée des supermarchés, des saints, des mosquées, des cimetières, aux feux de circulation, etc. Sur l’avenue Mohammed V à Rabat, on peut compter une dizaine de « malvoyants ». Nationaux ou étrangers, hommes ou femmes, jeunes ou moins jeunes, aveugles ou borgnes, cul-de-jatte ou manchots, avec ou sans bébé, parfois correctement habillés et avec un téléphone portable dans la poche, ils (elles) demandent l’aumône. Individuellement ou en groupes, chacun a sa technique : qui psalmodie le Coran, qui récite une prière, qui joue d’un instrument, qui chante, qui se contente de répéter à l’infini un mot ou une expression, qui ne dit rien. Certains exhibent un moignon ou une blessure hideuse, voire un visage défiguré. D’autres étalent des ordonnances et des boites de médicaments. Quelques-uns pratiquent une mendicité déguisée en vendant des articles dont en général personne ne veut. Il s’en trouve même qui n’hésitent pas à sonner aux portes, avec insistance, pour demander la charité. Dernière trouvaille: des inconnus vous appellent sur votre téléphone portable pour solliciter une aide « après avoir appris que vous êtes une personne qui fait du bien» ! Sans compter ceux qui s’affublent d’un gilet jaune et font semblant de garder les voitures. 

La mendicité rapporte, à en juger par la multiplication des quémandeurs. L’avertissement selon lequel « En donnant l’aumône, vous encouragez la mendicité » ne semble pas avoir de prise, les gens donnent. Soit par compassion, soit pour s’acquitter d’un devoir religieux ou simplement pour avoir bonne conscience. Les histoires de « faux mendiants » ayant accumulé des fortunes, rapportées régulièrement par la presse, ne découragent pas les bienfaiteurs.

Parler de « faux mendiants », signifie a contrario qu’il y a des « vrais ». Comme si d’une profession il s’agissait. Qu’est-ce qu’un « vrai » mendiant ? Faudra-t-il bientôt les badger ?

Pourquoi, en fait, y a-t-il des mendiants ?

Personne ne devrait avoir à mendier pour vivre.  

Certains, tablant sur la bonté naturelle de leurs semblables, n’éprouvent aucune gêne à demander l’aumône et tendent la main avec une facilité déconcertante. Ils sollicitent la charité sans états d’âme, alors que nombre de personnes, qui sont vraiment dans le besoin, répugnent à pratiquer la mendicité et essaient de gagner leur vie dignement.

Les escrocs doivent être sanctionnés, comme le prévoit la loi (article 326 du code pénal). Les personnes incapables de subvenir à leurs besoins devraient pouvoir être admises dans des hospices ou des centres de bienfaisance.

L’Etat n’a pas les moyens, dira-t-on. Pourtant, c’est à l’Etat de veiller au bien-être de la population et de préserver sa dignité. Il peut exceptionnellement être fait appel à la solidarité nationale, Dieu merci dans notre pays la solidarité et l’empathie ne sont pas de vains mots, les mouhcinine ne manquent pas.

Une ONG se mobilise contre la mendicité infantile et l’utilisation des enfants. Voilà une initiative à encourager. Au moins, là, on saura où va l’obole.

C’est à ce prix que la mendicité sera éradiquée, tout au moins en grande partie. Sinon, hélas, c'est un combat perdu d'avance, comme celui du « boycott » des « gardiens de voitures »...

vendredi 21 avril 2023

La nationalité d’une diplomate

Sale temps pour les dirigeants algériens. Les mauvaises nouvelles, de celles qui, selon le mot de Jacques Chirac, « volent en escadrille », se succèdent. En quelques jours, la nébuleuse qui préside aux destinées de l’Algérie a réussi la gageure de se mettre à dos coup sur coup le secrétariat général de l’Union du Maghreb Aarabe (UMA) et la présidence de la commission de l’Union africaine (UA).

Le 13 avril 2023, à Addis-Abeba, le président de la Commission de l’UA, Moussa Faki Mahamat, a reçu Amina Selmane qui lui a remis ses lettres de créance en qualité de représentante permanente de l’Union du Maghreb arabe auprès de l’organisation panafricaine. Grand émoi à Alger : Mme Selmane est marocaine. Après avoir temporisé pendant trois jours, la diplomatie algérienne, n’y tenant plus, a craqué et s’est fendue d’un de ces communiqués rageurs dont elle a le secret. Sans tact ni nuances, le ministère algérien des Affaires étrangères a laissé libre cours à sa colère, fustigeant un acte qu’il a qualifié « d’irresponsable » et « d’inadmissible ». Il a exposé ses (nombreux) griefs :

  • Moussa Faki a cédé à une opération de manipulation malsaine, en acceptant une « grossière mise en scène protocolaire ».
  • Sa décision de recevoir les lettres de créances de Mme Selmane est « désinvolte » et « irréfléchie ».
  • La diplomate marocaine a usurpé les fonctions de représentante de l’UMA.
  • L’Algérie n’a pas été consultée au sujet de cette nomination qui s’est faite en dehors des règles prévues par le Traité instituant l'UMA de février 1989.
  • Cette nomination ne relève pas des prérogatives du Secrétaire général de l'UMA, mais exige le vote à l’unanimité des Etats-membres au niveau du Conseil des ministres des affaires étrangères de l’UMA (article 6 du Traité instituant l’UMA, articles 5 et 7 du Statut général fixant les attributions du Secrétaire général de l’UMA et résolution du Conseil de la Présidence du 23 février 1990.
  • Le mandat du Secrétaire général de l'UMA (le Tunisien Taïeb Baccouche) a définitivement pris fin le 1er août 2022, sans possibilité de prorogation.

Le communiqué algérien se termine par une injonction désormais habituelle dans le jargon de la « diplomatie » algérienne : « L’Algérie attend de la Commission de l’UA qu’elle clarifie sa position définitive sur cette violation flagrante et inacceptable des règles protocolaires et juridiques, sans préjudice de mesures éventuelles en fonction de l'évolution de cette affaire ». 

 

L’UMA ne pouvait pas ne pas répondre à cette charge en règle. Son secrétariat général l’a fait avec brio. Les arguments algériens ont été réfutés un par un :

  • La décision de l’accréditation auprès de l’UA était connue de tous et aucun pays membre n’a formulé d’objection ou émis de réserve.
  • Amina Selmane, ancienne directrice des affaires économiques au secrétariat général de l’UMA, a prêté serment, devenant ainsi une diplomate maghrébine.
  • L’Algérie, qui affirme être attachée à l’UMA, est le seul pays membre à n’avoir pas honoré ses engagements financiers vis-à-vis de l’organisation et ce depuis 2016.
  • Alger a retiré tous ses diplomates exerçant à l’UMA, le dernier ayant quitté ses fonctions en juillet 2022.
  • Taïeb Baccouche récuse le titre d’« intérimaire » que le ministère algérien a voulu lui coller. Son mandat a été reconduit tacitement depuis son expiration en aout 2022, comme le prévoient les règles de l’UMA, tant que son successeur n’a pas été nommé.

Le secrétariat général de l’UMA se porte à la défense de Moussa Faki Mahamat, en regrettant l’attaque dont il a fait l’objet et l’usage à son endroit de termes insultants. L’UA, pour sa part, n’a pas réagi à l’attaque algérienne. Il faut rappeler que Moussa Faki Mahamat est un habitué des foudres algériennes. En 2021, Alger lui avait violemment reproché d’avoir reçu les lettres de créance du représentant permanent d’Israël. Depuis, la diplomatie algérienne s’est mobilisée pour obtenir l’exclusion d’Israël en tant que membre observateur de l’UA, sans grand appui parmi les pays africains, mis à part une demi-douzaine.

En définitive, la mise au point du secrétariat général de l’UMA a doublement embarrassé les autorités algériennes en mettant à nu à la fois leurs mensonges et leur haine du Maroc :

  • Ils ne sont nullement attachés à l’UMA ;
  • Ce n’est pas l’ouverture d’une représentation de l’UMA auprès de l’UA qui leur a fait perdre leur sang-froid, mais la nationalité de la représentante.

Un journal algérien arabophone concluait un réquisitoire contre T. Baccouche et le Maroc par une question révélatrice : « N’y a-t-il pas dans le Maghreb arabe et dans les structures de l'Union d'autre employé que la fonctionnaire marocaine ? »

samedi 15 avril 2023

"Le Bec de canard", de Gilbert Sinoué: Goofs.

« Louis XIV but une rasade de whisky en faisant tinter les glaçons dans le verre de cristal puis cria « Chloé ! ». Aussitôt la porte s'ouvrit et son assistante pénétra dans le bureau, armée d'un calepin et d'un stylo.

          —     Je vous écoute, Sire, lui dit-elle, en le fixant de ses yeux vert émeraude.

Le roi se demanda si elle portait des lentilles. Elle mâchait du chewing-gum, ce qui avait le don d'exaspérer le roi-soleil. »

Surréaliste, n'est-ce pas. Imaginez un court instant de tomber sur ce texte dans un roman dit "historique" écrit par un auteur à succès. On serait outré à moins.

Lisez la suite.

Un livre est tombé entre mes mains, un peu par hasard, et je viens d'en parcourir les premières pages. Il s'agit de "Le Bec de canard" de Gilbert Sinoué, de son vrai nom Samir-Gilbert Kassab, auteur prolifique d'origine égyptienne. Le roman est le deuxième d'une trilogie dont l'histoire a pour toile de fond le Maroc et, avec le troisième volume à paraitre, s'étend du règne de Moulay Ismail (1672-1727) à 1956.

Le récit est captivant, écrit dans un style attrayant. Je ne m'exprimerai pas sur la valeur littéraire de l'œuvre, je ne suis pas, je le répète, critique littéraire.

J'ai été surpris par le grand nombre d’erreurs et d'incongruités ou, pour le dire en langage moins formel, de « boulettes » ou « gaffes » comme elles sont appelées en anglais dans le jargon du cinéma ( goofs).

Certes, c'est une œuvre de fiction, ce n'est pas l'Histoire, j'entends bien et l’exactitude historique n'est pas l'objet de mon propos.

Quelques exemples:

- Le « commissaire général » (consul général) et chargé d'affaires français, Michel-Ange d'Ornano et l’envoyé-espion de Napoléon, le capitaine Antoine Burel, ont bien existé. En revanche, l'interlocuteur des consuls en 1808 ne s'appelait pas Mohammed al-Fekir, c'était le qaïd Mhammed Esslaoui Elbokhari. Qaïd du Nord et proche collaborateur de Moulay Slimane, Esslaoui a traité avec  d’Ornano et Burel.

- Un des personnages a pour nom "Karim Bouazza". En 1822, il n'y avait au Maroc ni "Karim" ni "Karim Bouazza". Le prénom normal était, et demeure, Abdelkrim (عبد الكريم), "Karim" n'étant apparu que récemment, notamment, mais pas que, chez les couples dits "mixtes" qui privilégient les prénoms de prononciation facile (comme Aziz, Mehdi, etc.) Il se trouve du reste des gens qui qualifient d'hérésie les prénoms dont on a supprimé "Abd" pour ne garder que la deuxième partie. Quant aux noms, jusqu'à l'introduction de l'état-civil moderne au Maroc, il n'y avait pas de nom patronymique. Les gens étaient identifiés par leur prénom suivi de celui de leur père et de leur grand-père, raccordés par le mot "ben" ou "ibn" (fils de). La série pouvait être précédée d’un titre (haj, taleb, fquih) et se terminait éventuellement par la référence à l'origine géographique ou tribale, parfois à la lignée ou à la confrérie. Exemple: Mohammed ibn Abdelwahab ibn Othman Al Mastassi Al Meknassi (ambassadeur, fin XVIIIè). 

* La remarque vaut également pour les prénoms Nessim, Hamid amidet Akram.

(Remarque : les secrétaires-interprètes des consuls au Maroc et plus tard des ministres à Tanger étaient tous des juifs, jusqu’à l’apparition de l’Algérien Benghabrit).

- On ne disait pas "Mawlana" pour s'adresser au sultan, mais plutôt Sidi ou Sidna.

- On n'entre pas au palais royal comme dans un moulin. On ne frappe pas à la porte du sultan et ce denier ne crie pas "Entrez !" Les visiteurs sont introduits auprès du sultan par le chambellan selon un cérémonial strict.

- Le consul français Edouard Sourdeau « ouvrit son étui à cigarettes et le tendit à Karim qui accepta ». Des cigarettes, au Maroc, en 1822? On apprend sur la Toile que « les premières cigarettes fabriquées de façon industrielle apparaissent en 1830 et c'est en 1843 que la première machine à fabriquer les cigarettes est inventée.[La cigarette] se répandit alors dans l'Europe, à l'exception notable de la France qui lui préféra la prise nasale jusqu'au XIXe siècle, période qui vit la cigarette s’imposer vers 1830 après qu'elle fut ramenée d’Espagne par les soldats de Napoléon Ier : tabac et papier à rouler étaient alors vendus séparément et les cigarettes préparées manuellement ».

- En 1822, on imagine difficilement un Marocain "présenter" sa femme à un autre homme, surtout un "roumi". Or, dans le roman de Sinoué, Meryem (sic) « guette » son mari et l'invité de ce dernier « sur le seuil », le visage découvert (« Plutôt ronde, les traits juvéniles, presque enfantins, elle était vêtue d’un magnifique cafetan vert brodé, les cheveux noirs masqués sous un voile de soie blanche.

« — Mon épouse, Meryem. Elle ne maîtrise pas le français, mais comprend presque tout ») !!

On ne peut pas ne pas sourire.

- Karim Bouazza travaille sous les ordres de Meir Macnin.  Un Musulman au service d'un Juif, en 1822, on peut être sceptique. Il faudra attendre la visite au Maroc de Moses Montefiore, en 1863, pour que les choses changent. 

Je n’ai pas poursuivi la lecture.

Un autre auteur, à qui j'avais adressé les mêmes reproches à propos d'un de ses romans qui a semble-t-il connu quelque succès au Maroc, m'avait répondu: « …en très large part ce livre relève sciemment de la plus pure imagination romanesque » et « je n'ai jamais visé à l'absolue vraisemblance ».

Imagination romanesque, oui, on peut romancer l’histoire, on peut créer un personnage qui n'a jamais existé ou imaginer une scène qui n'a jamais eu lieu, mais faire mention d'actes, d'attitudes ou d'usages inexacts ou incongrus ne me parait pas relever de l’imagination romanesque. Il s’agit plus simplement d’erreurs sur des points qui, pour être de détail, n'en sont pas moins révélateurs de la méconnaissance par l’auteur de la société marocaine, de ses us et coutumes.